Ceci
est la traduction en français du cinquième article d'une longue
série, postés par John Michael Greer, auteur du blog "The
Archdruid's Report". Voici un lien vers l'article original :
Ce qui suit en est ma traduction vers le français.
Titre original
: A Change of Habit
Retrotopia: Un changement d'habitude
Je
revins à l'hôtel pour déjeuner. Le vent s'était encore élevé
et jetait des gouttelettes égarées sur tout ce qui croisait son
chemin; ma tenue était étanche mais pas particulièrement chaude,
et j'enviais franchement leurs chapeaux aux passants. À ce propos,
je n'étais pas content de voir comment mes vêtements de
bioplastique faisaient que tout le monde m'adressait des regards
surpris. Cepandant, l'hôtel était juste à un pâté de maisons et
demi, et sitôt passé ça je rerentrai tête baissée à la
réception, pris les portes vitrées vers le restaurant, et pénétrai
dans la pièce.
À
peine une minute plus tard je m'installais dans une chaise vers un
coin confortable, et le portier reprenait son chemin vers la porte,
en ayant promis l'arrivée imminente d'une serveuse. Des notes
éparses d'une musique au piano ondulaient à-travers les airs, se
coagulaient en un morceau de jazz discret. Cela me prit un moment
pour remarquer que le piano était en fait là dans le restaurant,
écarté dans une alcôve sur un des côtés. Le musicien était un
gamin maigre dans ses vingt ans, Italien-Americain d'après son
apparence, et il était vraiment assez bon. Quelques musiciens
jouent du jazz relaxé parce que leur flamme s'est éteinte ou parce
qu'ils n'en ont jamais eue au départ, mais ici et là vous en
entendrez un qui a la flamme et la garde parfaitement sous contrôle
en jouant doux et grave, et c'est comme regarder quelqu'un faire une
promenade de loisir sur une corde raide tendue entre deux
gratte-ciels. Ce gamin était de ceux-là. Je me demandai comment ça
sonnerait avec un tas d'autres musiciens et une salle remplie de
gens voulant danser.
Ceci
étant, je me repenchai dans la chaise, lis le menu et profitai de
la musique et de l'absence de vent. La serveuse se montra comme
prévu, et je commandai selon mon habitude, une soupe et un sandwich
avec une tasse de café à la chicorée — vous pouvez trouver ça
partout dans les républiques post-US, juste un héritage de plus de
la crise de la dette et des dures années qui ont suivi. Je connais
plein de gens à Philadelphie qui ne toucheraient plus jamais au
truc, mais j'en suis venu à aimer ça et ça descend toujours plus
facilement que du café pur.
Le
déjeuner était bon, la musique était bonne, et j'avais dépassé
l'heure du coup de feu du midi donc le service était plus que bon;
je facturai le repas sur ma chambre mais en laissant un pourboire du
bon côté du montant minimum requis. Puis ce fut retour dehors en
plein vent alors que le gamin au piano se lançait dans une
interprétation de “Ruby, My Dear” qui n'aurait pas fait honte à
un jeune Thelonious Monk. J'avais plein de questions sur la
République de Lakeland, certaines qu'il m'avait été demandé
d'examiner et d'autres qui étaient plus ou moins de ma propre
curiosité, et rester assis dans un hôtel de restaurant n'allait
pas me rapprocher davantage des réponses.
Dehors
il y avait encore plein de gens sur les trottoirs, mais pas autant
qu'auparavant; j'en déduisis que l'heure du déjeuner était passée
et que tous ceux qui travaillaient à des horaires ordinaires,
quoique ceux-ci puissent être, étaient de retour au travail. Je
fis le tour du pâté sur lequel était placé l'hôtel, en me
trouvant des points de repères, et puis commençai à errer, en
cherchant des magasins, des restaurants, et d'autres lieux qui
pourraient m'être utiles durant le séjour : quelque chose que
j'aime faire quand j'en ai l'occasion dans toute ville peu
familière. Il y avait plein de commerces de détail — le
rez-de-chaussée de chaque immeuble en avait autant qu'on pouvait en
mettre — mais aucun d'entre eux n'était gros, et aucun d'entre
eux n'avaient le genre de look “logo générique” qui vous dit
que vous avez devant vous une enseigne de chaîne. Tout ce que je
savais du commerce me disait que les petits magasins “maman &
papa” comme ceux-ci étaient désespérément inefficients, mais
je pouvais imaginer ce que le banquier à qui j'avais parlé aurait
à me répondre là-dessus, et je ne voulais pas m'aventurer sur ce
terrain.
L'autre
chose qui m'interpela lorsque je parcourus les rues était le peu de
publicité qu'il pouvait y avoir. Comprenez-moi bien, la plupart des
magasins avaient des pannonceaux aux vitrines vantant tel ou tel
produit ou rejouant la routine 10% DE MOINS ET SEULEMENT
AUJOURD'HUI; ce qui manquait était le genre d'affichage
publicitaire industriel que vous voyez dans la plupart des villes
sur chaque surface disponible. J'avais déjà pigé qu'il n'y aurait
pas d'affiches digitales, mais il n'y avait pas d'affiches du tout;
les abris aux arrêts de tramway n'étaient pas recouverts
d'affichage de pubs, et les tramways non plus; je repensai au voyage
du matin, et me rendis compte que je n'avais carrément vu aucune
pub du tout depuis que le train avait franchi la frontière. Je
secouai la tête, me demandai comment la République de Lakeland
s'en sortait comme ça, et alors me rappelai le cahier dans ma poche
et y prit ma première note : Pourquoi
pas de pubs ? Demander.
J'étais
à peut-être six pâtés de l'hôtel, après ça, en train de faire
une boucle après avoir jeté un oeil aux rues côté ouest du
quartier du capitole, et ce fut quand je défonçai ma chaussure.
C'était de ma propre faute, vraiment. Il y avait un paquet de
mamans avec des enfants en poussettes descendant le trottoir, allant
dans la même direction que moi mais pas aussi vite. Je me déportai
jusqu'au bord pour les contourner, évaluai mal mon pas, et une
partie saillante du bord m'attrapa le côté de la chaussure comme
je trébuchais, en écorchant le bioplastique jusqu'à l'entailler.
Heureusement ça ne m'écorcha pas, mais je n'avais pas apporté de
paire de rechange — ç'étaient de bonnes chaussures, de la sorte
qui d'habitude dure deux ou trois mois avant qu'on doive les jeter.
J'en étais donc là, regardant le côté râpé de la chaussure,
quand je levai la tête et la première boutique que je vis fut, non
je ne vous raconte pas de craques, un magasin de chaussures.
Je
réussis à garder la chaussure écorchée au pied assez longtemps
pour passer la porte. L'employé, un type d'âge moyen dont les
cheveux étaient de cette couleur rose qu'on obtient quand un roux
enflammé commence à grisonner, me repéra et se lança dans la
routine “Salut, que puis-je faire pour vous ?” juste comme ce
qui restait de la chaussure dégoulinait le long de mon pied. Il
commença à rire, et je fis de même; je ramassai le truc, et il
dit, “Bien, je n'ai pas besoin de vous demander pour ça, est-ce
que je me trompe ? Occupons-nous de vous mesurer et de vous mettre
quelque chose d'un peu moins minable sur le pied.”
“Je
prendrai
un M-L homme,” dis-je.
Il
acquiesça, et m'adressa le genre de regard que vous adresseriez à
quelqu'un qui ne comprend vraiment pas. “Ici nous aimons être un
petit peu plus spécifiques. Venez là vous asseoir.”
Ainsi
je m'assis; il prit les restes de la chaussure et les jeta, et là
entreprit d'utiliser cet étrange appareil métallique avec des
parties coulissantes dessus pour mesurer mes deux pieds. “9D,”
il dit, “avec une voûte haute. J'parie que vos pieds vous font
mal pile au milieu quand vous êtes dessus trop longtemps.”
“Ouais,”
dis-je. “je prends des pilules pour ça.”
“Une
bonne paire
de chaussures fera un meilleur job. Voyons, maintenant —c'est pour
une tenue professionnelle, n'est-ce pas ? Vous comptez faire
beaucoup de marche ? Quelque évènement formel ou semi-formel ?”
Je fis oui aux deux, et il dit,“Okay, j'ai pile ce qu'il vous
faut.”
Il
s'éloigna, revint avec une boîte, et en extraya une paire de
chaussures en cuir marron foncé. “Ce marron ira assez bien avec
la couleur mastic de ces vêtements à vous, et celles-ci ne vont
pas se laisser casser. Essayons un coup.” Les chaussures
m'allaient. “Et voilà. Marchez un petit peu autour, pour voir
comment vous les sentez.”
Je
me levai et fis le tour de la boutique. Mes pieds me faisaient
remarquablement bizarre. Cela me prit un moment pour m'apercevoir
que c'était parce que les chaussures m'allaient vraiment.
“Celles-ci sont plutôt bien,” lui indiquai-je.
“Ça
vaut largement les trucs que vous portiez, n'est-ce pas ?”
“Assez
vrai,”
je dus le reconnaître. Il fit sonner la vente sur un genre de
caisse enregistreuse mécanique à l'ancienne et écrivit un reçu
de vente à la main; je payai et sortis par la porte.
Un
demi pâté plus bas le long de la même rue il y avait un magasin
vendant des habits pour homme. J'entrai, et en resortit quelque
chose comme une heure plus tard vêtu à la façon des locaux —
veste en laine, pantalon en tissu et gilet, chemise boutonnée en
coton, et cravate, avec un long imper par-dessus, et mes vêtements
ordinaires dans un sac de magasin. J'avais déjà penché pour
attraper quelque chose de moins voyant à porter avant que ma
chaussure ne se soit déchirée, et l'argent n'était pas un
problème, donc j'achetai assez pour me durer la longueur du séjour,
en faisant renvoyer tout le surplus à l'hôtel; la facture était
si importante que l'employé vérifia ma carte d'identité et
ensuite appella la banque pour s'assurer que j'avais sur mon compte
de quoi la couvrir. Cependant, ce fut mon seul inconfort, et vite
oublié.
Depuis
la boutique de vêtements je repris le chemin par lequel j'étais
venu, tournai à un coin et parcourut trois pâtés de maisons dans
un quartier de petites échoppes étroites avec des panneaux écrits
à la main sur les vitrines. Le panneau que je recherchais, sur
recommandation de l'employé des habits, était tout juste visible
sur la vitre d'une porte : S. EHRENSTEIN CHAPELIER. J'entrai;
l'espace intérieur était à peine le double de la porte en
largeur, avec des étagères où s'entassaient des boîtes sur les
deux murs et un petit comptoir avec une caisse enregistreuse à
l'autre bout.
S.
Ehrenstein s'avéra être un petit homme sec avec les cheveux de la
couleur de la limaille et un nez de corbeau. “Bonsoir,” dit-il,
et là me considéra pendant un moment. “Vous êtes du dehors —
R'épublique d'Atlantic, ou peut-être le Haut Canada. Pas le Québec
ni la Nouvelle Angleterre. J'ai bon ?”
“Atlantic,”
dis-je. “Comment saviez-vous ?”
“Vos
habits et vos chaussures sont tous neufs —
je serais surpris si vous me disiez que vous avez été d'dans
pendant plus d'une heure. Ça m'dit que vous arriviez juste du
dehors — ça, pas d'chapeau, et la grisaille de l'après-midi sur
votre visage aussi tôt dans la journée; ch'sais pas pourquoi, mais
personne au-dehors ne semble savoir comment se faire proprement
raser. Le reste, bon, j'ai de l'attention pour un tas de p'tites
choses. Comment z'avez entendu parler d'ma boutique?”
Je
lui indiquai le nom du magasin de vêtements, et il acquiesça,
satisfait. “Et bien, z'y êtes pile. C'est le magasin de Fred
Hayakawa; sa famille a fait tourner l'affaire depuis trente minutes
avant qu'Eve ne croque la pomme, et ses employés savent ce qu'est
un bon chapeau, alors qu'on n'peut pas en dire autant de tout
l'monde. Donc êtes-vous dans les affaires, ou — ”
“Politique,”
dis-je.
“Alors
j'ai justement le chapeau qu'il vous faut.
Occupons-nous de mesurer vot'tête.” Un ruban de mesure sortit de
sa poche et s'enroula autour de ma tête. “Okay, bien. Sept et
quart, j'devrais avoir ça en stock.” Il se pencha derrière moi,
se hissa sur un escabeau, descendit une boîte. “Essayez d'le
mettre. Le miroir est là.”
Avec
le chapeau mis, ma ressemblance à un personnage secondaire d'une
vid de Bogart était complète. “Absolument culte,” dit le
chapelier de par-devers moi. “Les Fédoras, les Homburgs, bien
sûr, ils sont juste bien, mais un porkpie* comme celui-ci, vous
pouvez le porter partout et avoir l'air réellement classe.”
“J'aime
bien,”
approuvai-je.
“Et
bien,
v'là pour vous. Laissez-moi vous montrer quelqu'chose.” Il prit
le chapeau, en sortit un cordon de dessous le ruban. “Lorsque le
temps est venteux vous mettez cette boucle autour de votre bouton de
manteau, de sorte de ne pas le perdre s'il est arraché par une
bourrasque. À votre place je ferais ça avant de mettre un pied par
la porte.”
Je
le payai, acceptai la carte de visite qu'il me plaqua dans la main,
et obtins de la boucle qu'elle se mette en place avant de retourner
dehors. Le vent s'était épuisé, donc le chapeau resta
confortablement à sa place — et l'adverbe est employé exprès;
ça gardait ma tête au chaud, et le reste des vêtements étaient
plaisants d'une manière que le bioplastique n'avait tout simplement
pas.
Vous
savez ce que c'est quand quelque bruit ennuyeux fait tellement
partie du fond que vous ne le remarquez pas du tout, jusqu'à ce que
ça s'arrête, et là tout d'un coup vous vous rendez compte mais à
quel point ça vous irritait ? Se sortir du bioplastique relevait de
ce genre de chose. Dans la plupart des pays ces temps-ci, tout,
depuis les habits jusqu'aux draps, en passant par les rideaux, est
en bioplastique, parce que c'est tellement bon marché à fabriquer
et à transformer en produits finis que les grosses sociétés qui
le vendent ont chassé tout le reste du marché il y a des années.
C'est étanche, c'est facile à nettoyer — il y en a toute une
litanie, et bien sûr c'était partout sur le métanet et les autres
médias du temps où vous pouviez encore acheter quoi que ce soit
d'autre. Bien sûr les pubs n'ont pas mentionné que c'est tout
frêle et visqueux, et donne une sensation d'étuve à peu près
tout le temps, mais c'est comme ça que ça se passe; ce qu'on
trouve en magasins dépend de ce qui fait le plus gros profit pour
les gros durs de l'industrie, et le reste d'entre nous devons
simplement apprendre à vivre avec.
La
République de Lakeland n'avait apparemment pas suivi les mêmes
règles, d'un autre côté. L'embargo avait eu quelque chose à y
voir, j'imaginai, but apparemment ils ne laissaient pas les
multinationales entrer en compétition avec les producteurs locaux.
Les habits que j'avais achetés étaient beaucoup plus chers que ne
l'auraient été leurs équivalents en bioplastique, et je calculai
qu'il faudrait des barrières commerciales pour pouvoir les
maintenir sur le marché.
Je
ne m'arrêtai pas de marcher. Deux pâtés plus loin, vers le moment
où je retrouvai la vue du dôme du Capitole, je passai devant chez
un barbier et me retrouvai à remarquer une pancarte dans la vitrine
vendant un rasage et une taille de barbe. Je pensai à ce que S.
Ehrenstein avait dit à propos de se faire raser proprement,
rigolai, et décidai d'en faire l'essai.
Le
barbier était un gros type dégarni avec un sourire aux aguets.
“Que puis-je pour vous ?”
“Rasage
et taille,
s'il-vous-plaît.”
“Votre
timing est le bon.
Une autre demie heure et vous auriez dû attendre un peu, mais tel
que c'est — ” Il m'agita sa main vers la rangée de
porte-manteaux et la chaise vide. “Mettez-vous peinard et
asseyez-vous.”
J'abandonnai
mon manteau, mon chapeau, et la veste, pour m'asseoir. Il me
recouvrit avec le même espèce de poncho informe que les barbiers
utilisent partout, me noua quelque chose de serré autour du cou, et
se mit au travail. “Nouveau en ville ?”
“Juste
en visite, de Philadelphie.”
“Sans
blague.
Bienvenue à Toledo. Ici pour le boulot ?” Au lieu du
bourdonnement d'une tailleuse électrique, le claquement des ciseaux
se faisait entendre derrière mon oreille droite.
“Plus
ou moins.
Je vais essayer de parler à quelques personnes là-haut au
Capitole, me faire quelques contacts, poser quelques questions sur
la manière dont vous faites les choses ici.”
“Risquez
de devoir attendre un jour ou deux,
d'après les journaux. Vous avez entendu parler de ce dernier truc
?”
“Juste
qu'il y a une sorte de crise.”
Le
bruit de ciseaux se déplaça de droite à gauche autour de
l'arrière de ma tête. “Et bien, en quelque sorte. C'est plus
comme une tempête dans un verre d'eau. Quelque chose dans la loi du
budget pour l'année suivante a mis les Restos hors d'eux, et donc
un des partis qui veut la peau de Meeker a dit qu'ils feront
s'abattre la foudre si quoique ça puisse être n'est pas retiré.”
“Les
Restos?”
“Vous
ne les avez pas par chez vous,
n'est-ce pas ? Ici les deux blocs politiques sont les Conservateurs
et les Restorationistes; les Conservateurs veulent maintenir les
choses comme elles sont grosso modo, les Restos veulent faire
revenir les choses à la façon dont elles étaient autrefois. Okay,
penchez votre tête en arrière.” J'obtempérai, et il enveloppa
d'une serviette chaude et humide la moitié inférieure de mon
visage, puis retourna à sa taille. “D'habitude c'était
moitié-moitié, mais ces temps-ci les Restos ont la moitié la plus
belle — tous les comtés ruraux allant vers les tiers les plus
bas, et ainsi de suite.”
“Hmm?”
arrivai-je à prononcer.
“Oh,
c'est vrai. Vous ne connaissez probablement pas les tiers.”
“Mm-mh.”
“Ça
marche comme ça.
Il y a cinq tiers, et les comtés votent pour choisir à quel tiers
ils veulent appartenir. Plus le tiers est bas, plus vos impôts sont
bas, mais moins vous obtenez en termes d'infrastructure et autres.
Toledo est tiers cinq — nous avons de lélectricité, nous avons
des téléphones dans chaque maison, un bon pavage dans les rues
pour que vous puissiez conduire une voiture si vous en avez les
moyens, mais nous le payons jusqu'à l'os quand arrive l'heure des
impôts.”
“Mm-hmm.”
Il
enleva la serviette, commença à brosser de la mousse chaude sur
mon visage. “Donc le tiers cinq a une date de base de 1950 — ça
veut dire qu'on a à peu près le même genre de services qu'ils
avaient ici cette année-là. Les autres tiers descendent de là —
la date de base du tiers quatre est 1920, pour le tiers trois c'est
1890, le tiers deux 1860, et le tiers un 1830. Vous vivez dans un
comté de tiers un, vous avez la police, vous avez des routes en
terre battue, pas grand-chose d'autre. Bien sûr vos taxes sont
bien, bien basses, aussi.” Il reposa la brosse, ouvrit d'un clic
un rasoir droit à l'ancienne, et se mit au boulot sur ma
broussaille. “C'est ça le truc. Personne ne reçoit de
subventions pour sa technologie — c'est dans la constitution. Vous
le voulez, vous payez tous les coûts, du berceau à la tombe. Vous
n'avez aucune occasion de vous en décharger sur quelqu'un d'autre.
C'est ce pour quoi les Restos sont sur le pied de guerre. Ils
pensent que quelque chose dans le budget est une subvention cachée
pour je ne sais plus quelle technologie de haut tiers, et c'est le
Rubicon pour eux.”
“Mm-hmm,”
redis-je.
“Ils
vont arranger ça.
Faites comme ceci.” Il étira ses lèvres vers un côté, et
j'imitai le mouvement. “Meeker a déjà géré ce genre de chose
plus d'une douzaine de fois — il est bon. Si nous laissions nos
présidents exercer un second mandat il en obtiendrait un.
Maintenant faites comme cela.” Je bougeai mes lèvres dans l'autre
direction. “Alors ils vont ôter du budget quoi que ça puisse
être, ou introduire un péage utilisateur, ou arriver à un autre
procédé pour que tout le monde soit content. Ce n'est pas une
grosse affaire. Pas du tout comme la bataille au sujet du traité,
ou la fois il y a dix ans quand Mary Chenkin était président,
quand les Restos voulaient se débarasser du tiers cinq, juste comme
ça. Ça
a été une véritable foire d'empoigne.
Aussi près du Capitole, vous feriez bien de croire que j'ai pu
l'entendre de par tous les côtés.”
Il
finit de raser, lava les dernières traces de savon sur ma figure
avec une autre serviette mouillée chaude, et ensuite me barbouilla
d'une sorte d'aftershave parfumé
au laurier
et un peu piquant. Un blaireau fureta autour de mes épaules, avant
qu'il enlève le drap de cou et le truc en forme de poncho. “Et
voilà pour vous.”
Je
me levai, vérifiai le travail de barbe dans la grande glace au mur,
et me passai les doigts sur les joues; c'était incroyablement
lisse. “Très réussi,” dis-je. Pendant que je sortais mon
portefeuille, je demandai au barbier, “Pensez-vous que Toledo
puisse jamais passer à un tiers inférieur ?”
“Les
gens en parlent,”
dit-il. “Je veux dire, c'est sympa d'avoir quelques-uns des
services, mais après vient le jour où on doit payer les impôts et
là tout le monde fait ‘Aïe.’ Moi, je serais à l'aise si je
devais vivre avec le tiers quatre, et mon activité — ” Il
embrassa le magasin d'un geste. “À part les lumières, pourrait
aussi bien être tiers un. Beaucoup de commerces fonctionnent comme
ça — ça représente juste plus de bon sens.” Il me rendit la
monnaie avec un sourire. “Et plus d'argent.”
[NdT] *Porkpie : forme de chapeau en feutre, à mi-chemin entre le Borsalino et le chapeau melon, avec une ficelle pour en ajuster la forme en fonction du serrage désiré.
[Texte original : John Michael Greer. Traduit de l'anglais par votre serviteur]
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