Monday, 14 December 2015

Retrotopia - Episode 7 (John Michael Greer)


Ceci est la traduction en français du septième article d'une longue série, postés par John Michael Greer, auteur du blog "The Archdruid's Report". Voici un lien vers l'article original :

http://thearchdruidreport.blogspot.fr/2015/10/retrotopia-question-of-subsidies.html

Ce qui suit en est ma traduction vers le français.

Titre original : A Question of Subsidies

Retrotopia – Question de subventions

Voici la septième session d'une exploration de quelques-uns des futurs possibles abordés sur ce blog, en utilisant l'outillage de la fiction romancée. Notre narrateur rend visite à une usine de tramways, pose quelques dures questions sur l'usage du travail humain à la place des machines, et se prend quelques réponses auxquelles il ne s'attendait pas...

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Le téléphone sonna à 8 heures piles du matin, d'un son mécanique strident qui me fit me demander s'il n'y avait pas une vraie sonnerie à l'intérieur de ce truc. Je posai la Feuille de Toledo et l'eut à la seconde sonnerie.

“Hello?”

“Mr. Carr? Ici Melanie Berger. J'ai — bon, pas exactement de bonnes nouvelles, mais ça pourrait être pire.”

Je ris. “Okay, c'est pas grave. Alors quoi ?”

“Nous nous sommes débrouillés pour obtenir que tout le monde s'assoie et arrive à un compromis, mais le Président se doit d'y être impliqué. Avec un peu de pot toute cette affaire sera écartée d'ci cet après-midi, et il sera en mesure de vous rencontrer ce soir, si c'est acceptable.”

“Ça sera bon,” dis-je.

“Bien. Entretemps, nous pensions que vous voudriez rendre quelques-unes des visites dont nous avions discuté tantôt avec votre boss. Si ça marche pour vous — ”

“Ça marche.”

“Pourrez-vous gérer la situation si vous vous faites guider par un stagiaire ? Il tient un peu d'une jeune brebis, mais en mieux renseigné.” J'indiquai que ça irait très bien, et elle continua. “Il s'appelle Michael Finch. Je peux faire en sorte qu'il vous retrouve à la réception de l'Hôtel Capitole quand vous voudrez.”

“Est-ce que dans une demi-heure ça serait trop tôt ?”

“Pas du tout. Je lui ferai savoir.”

Nous nous dîmes les politesses d'usage, et je raccrochai. Vingt-cinq minutes plus tard j'étais en bas à la réception, et pile à l'heure un jeune homme dans un trenchcoat et un fedora franchit les portes. Je voyais pourquoi Berger l'avait traité de jeune brebis; il avait des cheveux blonds bouclés et le genre d'expression perpétuellement surprise que vous trouvez le plus souvent chez les stagiaires, les innocents, et les meurtriers à la hache. Il regarda autour de lui sans rien voir bien que je me tenais bien en vue.

“Mr. Finch?” dis-je, traversant le lobby pour le rejoindre. “Je suis Peter Carr.”

Son expression devint pour un moment encore plus surprise que d'habitude, et puis il sourit. “Enchanté de vous connaître, Mr. Carr. Vous m'avez surpris — je m'attendais à voir quelqu'un habillé de ce truc fait en plastique.”

“Je n'apprécie pas d'être regardé bizarrement,” dis.je en haussant les épaules.

Il approuva, comme si ça expliquait tout. “Ms. Berger m'a dit que vous vouliez rendre visite à quelques-unes de nos fabriques industrielles et à la Bourse de Toledo. À moins que vous ayez quelque-chose de déjà prévu, nous pouvons descendre à l'usine Mikkelson en premier et poursuivre de là. Nous pouvons prendre un taxi si vous voulez, ou juste attraper un tramway — la Ligne Verte passe à un pâté de maisons de la fabrique. Tout comme vous voulez.”

Je considérai cela, et décidai qu'une bonne vue de près du transport public de Lakeland était de rigueur. “Attrapons le tram.”

“Ouais d'accord.”

Nous quittâmes la réception de l'hôtel, et je suivis Finch qui prit à droite le long du trottoir. La matinée était vive et lumineuse, avec un soupçon de givre, et plein de gens allaient en marchant au travail. Un bon nombre de taxis tractés par des chevaux roulèrent à côté, avec en plus un petit peu d'automobiles. Je pensais à ça comme nous marchions. Le tiers de Toledo avait une date de base de 1950, du moins me l'avait indiqué le barbier la veille, mais je ne pensais pas que les voitures puisse être rares à ce point dans des rues américaines en cette année.

Nous tournâmes à droite et vînmes à l'arrêt de tramway, où une douzaine de gens étaient déjà en train d'attendre. Je me tournai vers Finch. “L'usine Mikkelson. Qu'est-ce qu'ils font ?”

En réponse il pointa vers le haut de la rue. Deux pâtés plus loin, le bout avant d'un tramway arrivait en vue en prenant le coin de rue. “Du stock roulant pour les lignes de tramway. Nous avons trois gros fabriquants de tramways dans la République, mais Mikkelson est le plus gros. Le réseau de Toledo fait tourner exclusivement leurs rames.”

Le tramway termina son virage, prit de la vitesse, et roula jusqu'à s'arrêter devant nous. À strictement parler, je suppose que je devrais dire “les tramways”, puisqu'il y avait quatre rames reliées entre elles, chacune d'elle peinte en vert feuille et en jaune avec un bord en laiton. Nous nous mîmes en ligne avec les autres, montâmes à bord quand notre tour vint, et Finch enfourna deux ou trois billets dans la caisse à tickets et reçut deux ou trois coupons de papier — “des passes à la journée”, expliqua-t-il — venant du conducteur. Il y avait encore des sièges libres, et je m'installai dans celui côté fenêtre alors que le conducteur sonna une cloche, ding-dong-ding-dong-ding, et le tramway ronronna pour se mettre en mouvement.

Ce fut un trajet intéressant, d'une drôle de façon. Je voyage beaucoup, comme la plupart des gens dans mon domaine de travail, et j'ai pris à New Beijing et Brasilia le nec-plus-ultra des systèmes de rail léger automatisés. Je pouvais deviner en un coup d'oeil que le tramway où j'étais coûtait une petite fraction de l'argent qui était passé dans ces systèmes au top, mais le trajet était tout aussi confortable et presque aussi rapide. Il y avait deux employés du système de tramway à bord, un pilote et un conducteur, et je me demandai combien du coût de la main-d'oeuvre était compensé par le moindre prix du matériel.

Nous passions le paysage de rue. Nous sortîmes du quartier commerçant près de mon hôtel vers un quartier residentiel, avec un mélange d'immeubles d'appartements, de pavillons, et un éparpillement d'autres constructions : une école primaire avec une cour de récréation à l'extérieur, une bibliothèque publique, deux églises, deux ou trois autres bâtiments religieux de diverses sortes, et puis un gros bâtiment carré avec un symbole au-dessus de la porte que je reconnus tout de suite. Je me tournai vers Finch. “Je me demandais s'il y avait des Congrégations Laïques ici.”

“Oh, oui. Êtes-vous un Laïque, Mr. Carr?”

Je ne vis aucune raison de temporiser. “Oui.”

“Merveilleux ! J'en suis aussi. Si vous êtes dispo le dimanche qui vient, vous seriez vraiment le bienvenu à l'Assemblée du Capitole — c'est celle-ci là.” Il fit un geste vers le bâtiment devant lequel nous passions.

“Je vais certainement l'envisager”, dis-je, et il rayonna.

D'ici à ce que nous arrivions à l'usine le tramway fut bondé jusqu'au point d'exploser, surtout de gens qui avaient l'air de personnel de bureau, et les trottoirs étaient pleins d'hommes et de femmes se dirigeant vers les grilles de l'usine pour l'horaire de jour. Nous sortîmes comme presque tout le monde, et je suivis Finch le long d'un autre trottoir jusqu'à l'entrée frontale du bureau de gestion, une construction à un étage aux airs robustes avec MIKKELSON MANUFACTURING en grosses lettres au-dessus des fenêtres de l'étage et en peinture dorée sur le verre de la porte d'entrée.

Le réceptionniste était déjà en service, et décrocha le téléphone pour nous annoncer. Quelques minutes plus tard une femme d'âge moyen dans un costume sombre arriva pour nous serrer la main. “Mr. Carr, enchantée de vous connaître. Je suis Elaine Chu. Alors vous aimeriez voir notre usine ?”

Quelques minutes plus tard nous avions échangé nos chapeaux, manteaux et vestes pour des casques de sécurité et des salopettes bouffantes d'un tissu gris et rêche. “Tout près de la moitié des tramways fabriqués en République de Lakeland sont faits juste ici”, expliqua Chu comme nous parcourions un couloir. “Nous avons aussi des fabriques à Louisville et Rockford, mais celles-là fournissent l'industrie ferrovière — Rockford fait les locomotives et Louisville est notre fabrique pour le stock roulant. Chaque tramway Mikkelson vient de cette fabrique.”

Nous passâmes des portes doubles donnant sur l'atelier. Je m'attendais à un rugissement sonore de machines, mais il n'y avait pas beaucoup de machines, juste des travailleurs dans les mêmes salopettes grises que nous portions, en train d'attraper ce qui ressemblait à des outils manuels pour se mettre au travail. Il y avait, au milieu, des pistes de tramway courant le long de l'atelier, et j'observai comme des équipes de travailleurs rivetaient ensemble deux roues, un essieu, et un pignon et l'envoyèrent dévaler la piste jusqu'à l'équipe d'après. Des parties métalliques résonnaient en se claquant, des voix s'amplifiaient sur les poutres métalliques qui soutenaient le toit, et ici ou là une pièce se faisait retirer de la chaîne et engloutir par un gros chariot sur son propre jeu de pistes.

“Contrôle qualité,” dit Chu. “Chaque équipe vérifie chaque pièce ou assemblage tel qu'il arrive sur la chaîne, et tout ce qui n'est pas au niveau se fait retirer et soit désassembler soit recycler. C'est une des raisons pour lesquelles nous avons une portion tellement vaste du marché. Nos tramways totalisent en moyenne vingt pour cent de moins en interruption de service pour réparations que ceux des autres.”

Nous suivîmes les assemblages de roues le long de l'atelier, depuis l'équipe qui les assemblait pour former des chassis à quatre roues, en passant par les équipes qui construisaient un chassis avec des moteurs électriques et du câblage par-dessus chaque paire d'essieus, jusqu'au point où la carrosserie était acheminée au-dessus par une massive chaîne de suspension en surplomb, et rivetée sur le chassis. De là nous remontâmes un autre long couloir jusqu'à la chaîne de montage qui construisait les carrosseries. Il y avait tout un vrombissement d'activité, avec des douzaines d'outils que je ne reconnaissais pas du tout, mais chaque partie en était mue par du muscle humain et actionnée par des mains humaines.

Je crois que nous avions été là pendant près de deux heures quand nous parvînmes au bout de la chaîne, et observâmes un tramway Mikkelson flambant neuf se faire suspendre à des lignes électriques en hauteur, tester une dernière fois, et évacuer sur des rails vers le quai où il serait chargé à bord d'un train et expédié vers sa destination — Sault Sainte Marie, expliqua Chu, qui étendait son réseau de tramway maintenant que les frontières étaient ouvertes et que le commerce avec le Haut Canada faisait exploser l'économie locale. “Donc voici la chaîne du début jusqu'à la fin,” dit-elle. “Si vous voulez bien venir par ici ?”

Nous retournâmes au bureau de gestion, abandonnant casques et salopettes, pour nous rendre à son bureau. “Je suis sûre que vous avez plein de questions,” dit-elle.

“Une en particulier,” répondis-je. “Le manque d'automatisation. Presque tout ce que vous faites avec du travail humain se fait dans d'autres pays industriels avec des machines. Je suis curieux de savoir pourquoi ça marche — économiquement aussi bien que dans la pratique — et si c'est une affaire de mandats gouvernementaux ou de quelque chose d'autre.”

Je devinai à son expression qu'elle était habituée à la question. “Avez-vous des connaissances de fond en gestion, Mr. Carr?”

J'acquiesçai, et elle reprit. “En République d'Atlantic, si je comprends correctement — et je vous prie de me dire si je me trompe — quand une entreprise dépense des sous pour acheter des machines, celles-ci comptent comme des immobilisations de capitaux; c'est comme ça qu'elles apparaissent sur les écritures, et il y a des réductions d'impôt pour la dépréciation et tout le reste. Quand une entreprise dépense les mêmes sous pour accomplir la même tâche en embauchant des employés, eux ne comptent pas comme des immobilisations de capitaux, et on n'obtient aucun de ces avantages-là. Est-ce correct ?”

J'acquiesçai à nouveau.

“D'un autre côté, si une entreprise embauche des employés, elle doit dépenser beaucoup plus que le coût des rémunérations ou des salaires. Elle doit contribuer à la caisse de sécurité sociale d'Etat, aux soins médicaux publics, au chômage, et j'en passe et des meilleures, pour chaque personne qu'elle embauche. Si l'entreprise achète des machines à la place, elle n'a à payer aucune de ces choses pour chaque machine. Il n'y a non plus aucun genre d'impôt pour couvrir le coût à la société du remplacement des jobs qui ont disparu du fait de l'automatisation, ou pour compenser une quelconque capacité augmentée de génération dont pourrait avoir besoin le réseau électrique pour alimenter les machines, ou pour ce que vous voulez. Est-ce aussi correct?”

“Essentiellement, oui,” dis-je.

“Donc, en d'autres termes, les codes fiscaux subventionnent l'automatisation et pénalisent l'emploi. On vous a probablement appris en école de commerce que l'automatisation est plus économique que d'embaucher des gens. Est-ce que quiconque a mentionné toutes les façons dont les politiques publiques contribuent à rendre l'un plus économique que l'autre ?”

“Non,” je l'admis. “Je suppose que vous faites les choses différemment ici.”

“Tout à fait,” approuva-t-elle énergiquement. “Pour commencer, si nous embauchons quelqu'un pour faire un boulot, le seul coût pour Mikkelson Manufacturing sera les rémunérations ou le salaire, et tout argent que nous mettons dans la formation compte comme crédit sur d'autres impôts, puisque ça aide à donner à la société en général une main-d'oeuvre mieux formée. La sécurité sociale, les soins médicaux, et le reste, tout ça provient d'autres impôts — ça n'est pas financé en pénalisant les employeurs pour avoir embauché des gens.”

“Et si vous automatisez ?”

“Alors les coûts commenceront vraiment à s'accumuler. Premièrement, il y a un impôt sur l'automatisation pour payer le coût à la société de faire face à une augmentation du chômage. Ensuite il y a le coût de la machinerie, qui est considérable, et puis il y a les impôts sur les ressources naturelles — si ça provient du sol ou bien si ça va dans l'air ou dans l'eau, c'est imposable, et pas de manière négligeable non plus. Enfin il y a le prix de l'énergie. L'électricité n'est pas donnée par ici; la République de Lakeland a seulement de modestes sources d'énergie renouvelable, tous comptes faits, et elle n'a pas de carburants fossiles à proprement parler, donc la seule sorte d'énergie qui soit bon marché est de la sorte qui vient des muscles.” Elle secoua la tête. “Si nous essayions d'automatiser notre chaîne de montage, les coûts additionels nous briseraient. C'est un commerce compétitif, et les deux autres grosses firmes nous mangeraient tout cru.”

“Je suppose que vous ne pouvez pas juste importer des produits manufacturés de l'étranger.”

“Non, les impôts sur les ressources naturelles s'appliquent peu importe quelle en est l'origine. Vous avez pu remarquer qu'ici il n'y a pas beaucoup de voitures dans les rues.”

“Je l'ai remarqué,” dis-je.

“Ici les carburants fossiles ne reçoivent pas les subventions gouvernementales comme ils le font presque partout ailleurs, et il y a les impôts sur les ressources naturelles par-dessus tout ça, pour le carburant qui est brûlé et l'air qui est pollué. Vous pouvez avoir une voiture si vous en voulez une, mais vous paierez pas mal pour ce privilège, et vous paierez encore plus pour le carburant si vous voulez la conduire.”

Je hochai la tête; tout avait bizarrement du sens, particulièrement quand je repensai à quelques-unes des autres choses que j'avais entendues plus tôt. “Alors personne n'a de technologie qui reçoive des subventions,” dis-je.

“Exactement. Ici en République de Lakeland, nous sommes serrés pour pas mal de ressources, mais une chose pour laquelle il n'y a pas de pénurie reste les gens prêts à donner une honnête journée de boulot pour une paie honnête. Donc nous utilisons la ressource que nous avons en abondance, plutôt que de devenir dépendents de choses que nous n'avons pas.”

“Et devrions importer de l'étranger.”

“Exactement. Comme je suis sûre que vous en avez conscience, Mr. Carr, cela impliquerait des risques considerables.”

Je me demandai si elle avait seulement une idée du degré de conscience aigüe que j'en avais. Je pris une expression indéchiffrable sur mon visage et hochai la tête. “C'est ce que j'ai entendu dire,” lui dis-je.

[Texte original : John Michael Greer. Traduit de l'anglais par votre serviteur]





Sunday, 6 December 2015

Retrotopia - Episode 6 (John Michael Greer)


Ceci est la traduction en français du sixième article d'une longue série, postés par John Michael Greer, auteur du blog "The Archdruid's Report". Voici un lien vers l'article original :

http://thearchdruidreport.blogspot.fr/2015/10/retrotopia-scent-of-ink-on-paper.html
Ce qui suit en est ma traduction vers le français.

Titre original : The Scent of Ink on Paper

Retrotopia - La senteur de l'encre sur du papier

Voici la sixième session d'une exploration de quelques-uns des futurs possibles abordés sur ce blog, en utilisant l'outillage de la fiction romancée. Notre narrateur, écumant les rues de la capitale de la République du Lakeland, rend visite à un kiosque à journaux et à une bibliothèque publique, pour y découvrir que l'information et la connaissance sont deux choses différentes...
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Je fis un saut à mon hôtel, y déposai le sac de magasin avec mes vêtements en bioplastique, et ressortis sur les rues de Toledo. Ça paraît plus facile, en le lisant, que ça ne le fut en vrai; quelque sorte d'évènement — une réception de mariage, je devinai d'après le décor — était en train de commencer dans une des salles de bal du premier étage, et le hall d'entrée et le trottoir au-dehors étaient tous deux bondés de gens en tenue formelle essayant de rentrer. Il fallut quelque-peu manoeuvrer pour tout traverser, mais après pas tant de minutes que ça j'étais en train de remonter au pas de course un trottoir dégagé de foule, en direction du dôme blanc inachevé du Capitole.

La Chambre Législative, au pays à Philadelphie, n'a pas de dôme. C'est une gelée angulaire de verre et de métal, designée par j'ai oublié quel cabinet vedette d'architecture européenne, et quand elle a ouvert il y a vingt-deux ans vous pouviez à peine simplement aller sur le métanet sans être assailli de “oohs” et de “ahs”, “à quel point” c'était “excitant, novateur, et futuriste”. Vous n'entendez plus grand-chose de tout cela. Ils ont passé vingt-deux ans à présent à essayer d'arrêter le toit de fuir et à arriver à des solutions de contournement pour toutes les fonctionnalités novatrices qui ne s'avérèrent pas trop bien fonctionner, et de nos jours le design a l'air ridiculement daté, de la manière dont le fait toujours l'architecture avant-garde* deux ou trois décennies en chemin. J'étais curieux de voir ce que la République de Lakeland avait fait à la place.

XXX Il fallut deux pâtés de maisons pour arriver à un endroit d'où j'avais une vue nette du bâtiment, et quand j'y fus, je n'en eus pour aucune surprise particulière. Ils l'avaient modelé sur les bâtiments de capitoles d'état dans l'ancienne Union, avec un haut dôme blanc au centre par-dessus la rotonde et la grande entrée de cérémonie, et avec deux ailes, une par chambre de législature, sur les deux côtés. Le drapeau de la République de Lakeland — bleu au-dessus et vert en-dessous, avec un cercle de sept étoiles dorées pour les sept états qui se rejoignirent lors de la Partition — ondulait depuis un mât tout devant. De longues rangées de fenêtres sur chaque aile indiquaient qu'il y avait plein de place pour les bureaux et les salles de réunion en plus des chambres législatives. Les murs étaient de marbre blanc au décor classique, et les toits pointus de chaque côté du dôme n'avaient pas l'air de beaucoup risquer de fuir. Je pensai à ce que le banquier avait dit à propos de l'Histoire, et continuai à avancer.

Un autre pâté de maisons parcouru m'amena à une vitrine ouverte avec un gros panneau criard peint à la main au-dessus criant en grosses lettres rouges KAUFER’S NEWS. Sur le bas étaient placés davantage de journaux et de magazines — du genre qui sont imprimés sur du papier — que je n'avais jamais vus en un seul endroit. Je me remémorrai ce que Melanie Berger avait dit sur les journaux, et décidai de le vérifier.

À l'intérieur, des magazines s'alignaient le long des trois murs et des journaux remplissaient un gros îlot marchand au milieu. Des pancartes en gros lettrage rouge sur l'îlot marchand m'apportèrent plus d'indications : l'un criait JOURNAUX DE TOLEDO, l'autre JOURNAUX DE R.d.L., et un troisième JOURNAUX ETRANGERS. Ça restraignait un peu le champ, mais il y avait quand même quinze journaux différents dans la section Toledo.

La propriétaire était assise sur un haut tabouret à côté de l'entrée. C'était une femme à l'air négligée dans la trentaine, avec des cheveux blonds débordant de par-dessous une casquette, portant un tablier qui avait connu des jours meilleurs et sur lequel était imprimé KAUFER’S NEWS. Le temps que je me tourne vers elle, elle s'était déjà dépliée du tabouret et vint à moi. “Puis-je vous aider ?”

Avec plaisir,” dis-je. “Je suis nouveau en ville et je ne connais pas la presse locale.”

Pas de problème.” Elle montra du doigt les journaux empilés. “La Feuille et la Gazette sont les deux quotidiens — la Feuille est le journal qui fait référence, la Gazette est le journal de la communauté et beaucoup plus vivant. Le rest'd'entre eux sont des hebdos — de voisinage, ethnique, religieux, c'que vous voulez. La Feuille est à un buck vingt-cinq, la Gazette est à soixante-quinze cents, les autres à vingt-cinq, excepté pour le Complètement Toledo — c'est le papelard d'art et de sorties le soir, ç'ui-là n'coût'rien.”

Ça m'a toujours amusé que partout dans les anciens États-Unis, l'unité de base de la monnaie locale s'appelle encore le buck — c'est vrai même en Californie, où ce qui se fait comme commerce aux franges de la guerre civile a lieu principalement en monnaie chinoise quand ce n'est pas carrément du troc. Je sortis deux ou trois billets de Lakeland, pour prendre la Feuille de Toledo du jour et le dernier Complètement Toledo. “Merci,” dis-je.

Ça va de soi.” Elle se tourna vers un autre client qui avait un magazine ouvert. “Tu veux lire c'la, Mac, tu dois l'acheter. Ici c'pas la bibliothèque, tu sais.”

L'autre gars eut l'air penaud, ferma le magazine, le paya et quitta le kiosque à journaux. “Puisqu'on en parle,” je dis, “comment je peux aller à la bibliothèque d'ici ?”

Deux pâtés par là, prenez à gauche, trois pâtés tout droit et vous y êtes.”

Je la remerciai à nouveau, lui laissai comme obole un des quarts avec lesquels elle m'avait rendu la monnaie, et partis.

La bibliothèque n'était, cependant, pas en premier sur ma liste. Sur sa Une, la Feuille avait deux ou trois articles que je voulais lire. Le vent gagnait, aussi l'idée de m'affaler sur un des bancs publics tout-devant le Capitole ne m'attirait pas particulièrement; la question que j'avais à l'esprit était où pouvais-je m'assoir en intérieur et lire le tout. Comme il se trouve, j'avais avancé de moins d'un bloc quand je passai devant une petite gargotte genre trou-de-souris, et sur le siège côté fenêtre il y avait une vieille dame de couleur dans un épais manteau en laine avec une tasse de café dans la main et un exemplaire de la Gazette ouvert devant elle. Je suivis la suggestion, m'engouffrai à l'intérieur, et deux ou trois minutes plus tard fus perché sur une chaise légèrement branlante avec une tasse de café et la Une de la Feuille pour me tenir companie.

L'article en Une était sur la crise politique qui avait explosé ce matin. J'avais deviné que le journal aurait plus de détails que ce qu'on trouverait dans les infos-en-140-caractères dispensées par la plupart des sites d'info du métanet, et j'avais raison; en l'occurence, il y avait plus de détails que ce qu'on voyait sur l'ancien Internet, à l'époque. J'avais vu des dossiers de briefings classifiés sur des questions politiques qui ne couvraient pas autant de terrain. Le temps que je finisse le premier paragraphe et je connaissais les fondamentaux — le groupe qui menaçait de briser ses chaînes en se détachant de la coalition de Meeker était le parti de l'Alternative Sociale, et la question était de savoir si baisser le tarif sur trois métaux industriels comptait comme subvention gouvernementale pour une technologie — mais le reste de l'info, dont une partie en Une et une autre à l'intérieur au milieu de la première section, comblait les détails : qui soutenait la réduction de tarif, qui s'y opposait, quelles étaient les différentes positions, qu'avait à dire la haute chambre législative et les Juges de la Cour Constitutionnelle, et ainsi de suite. D'ci à ce que j'aie fini de le lire, j'avais capturé un assez bon instantané de la manière dont la politique fonctionnait au sein de la République.

L'autre article qui attira mon regard était un retour sur la destruction du satellite Progresso IV** il y a une semaine. Ça c'était une nouvelle, et pas seulement pour les obsédés de l'espace, car c'était le premier satellite à se faire abbattre par des déchets orbitaux dans une orbite terrestre moyenne, et il avait été suffisamment gros pour que ses fragments puissent se transformer en un réel problème pour d'autres satellites dans la même catégorie d'orbite. L'article citait le chef de l'agence spatiale brésilienne et un assortiment d'experts, avec des opinions allant d'optimiste à glaçante. Aucun des faits ne m'étaient nouveaux — j'avais suivi l'affaire des satellites depuis mes premières armes au gouvernement une douzaine d'annés auparavant — mais l'info remettait tout dans son contexte sans aucun effort en une page et demie de journal imprimé, parcourant tout depuis les premiers avertissements à l'époque des années 1970s, en passant par la catastrophe au ralenti du syndrôme de Kessler qui a eu lieu en orbite terrestre basse en 2029, jusqu'à l'augmentation de l'occurence de pannes de satellites en orbite géosynchrone cette dernière demie-douzaine d'années. Depuis les années 2030s, je le savais, les orbites moyennes s'étaient vues pâssablement encombrer; la dernière chose dont quiconque puisse avoir besoin aurait été un syndrôme de Kessler là-aussi.

Je me fis reremplir ma tasse, en faisant défiler le reste du journal. La section affaires allait demander une étude soigneuse, je le vis en un clin d'oeil. Une partie en était assez directe — plusieurs comtés émettant des bons du Trésor, les prix des matières premières industrielles à la bourse de Chicago filant ici ou là, et deux pages pleines qui ressemblaient à des données ordinaires d'un marché boursier, si ce n'est que je ne connaissais aucune des entreprises qui y figuraient — mais je bottai en touche sur certaines lignes. Celle qui me resta à l'esprit était une société qui était en train d'être démantelée : ne faisant pas faillite, n'étant pas rachetée, ni aucune des autres manières qu'ont les entreprises de mourir chez moi au pays, mais démantelant ses activités, distribuant les immobilisations qui lui restent, et mettant la clé sous la porte. Je secouai la tête, en continuant de lire. La section sports avait l'air plutôt normale, sauf que je ne connaissais aucune des équipes et il y en avait beaucoup, assez pour que je me demande si toute ville de taille moyenne en République de Lakeland avait la sienne à elle. La section arts et distractions au dos avait tout depuis les concerts en passant par la programmation théâtrale jusqu'à une page de programmes de radio. Je hochai la tête, glissai le papier dans une des grosses poches extérieures cousues sur mon imper, payai ma note et empruntai la sortie vers les lueurs faiblissantes de l'après-midi.

La bibliothèque était assez facile à trouver. C'était un gros bâtiment en brique à un étage avec des fenêtres en arcade et un large porche couvrant l'entrée, et deux ou trois étendards de tissu sur le devant avec dessus BRANCHE CAPITOLE — BIBLIOTHEQUE PUBLIQUE DE TOLEDO. L'accueil était spacieux, avec un comptoir d'affichage plein de prospectus. Sur la gauche, la porte était entrouverte, et j'entendis la voix d'une femme racontant un genre d'histoire à propos d'une taupe et d'un ragondin***; un regard en l'air se posa sur le panneau indiquant SALLE JEUNESSE. Je tournai à droite, et franchis la porte vers ce que j'espérais être la section pour adultes.

Je ne mis pas longtemps à établir que j'avais deviné correctement, même si ça ne ressemblait à aucune biliothèque que j'aie jamais vue. En lieu et place des rangs de longues tables nues fourrées d'écrans et de claviers, elle avait étagère après étagère de livres imprimés, davantage d'entre eux que je pensais n'en avoir jamais vus avant en un même lieu. Des tables et des chaises se regroupaient au milieu de la salle, avec des gens assis se penchant sur des livres, et à l'écart vers les fenêtres se trouvaient quelques canapés et des chaises rembourrées avec leur propre contingent de lecteurs. Une épaisse moquette recouvrait le sol et une frise historique garnissait le plafond voûté, s'étirant depuis les tribus indigènes à un bout jusqu'à un Capitole à-moitié construit de l'autre.

Je ne savais pas vraiment quoi penser de tout cela. À la place du cliquetis des touches et du babillement des voix qui conféraient leur bande sonore aux bibliothèques que je connaissais, la salle se taisait autant qu'un salon funéraire. Je contemplai un des habitués se rendre jusqu'au gros bureau où les bibliothécaires se tenaient pour leur poser une question, et la conversation qui s'ensuivit eut lieu dans un murmure. Faute de mieux à faire, je traversai la salle jusqu'aux étagères de livres. Il y avait un type de code numérique sur les tranches des livres, qui ne me disait pas grand-chose, mais d'après les titres j'extrapolai suffisemment vite que les premiers nombres vers les trois cents, ou au moins ces nombres-ci, avaient un rapport avec la politique. Je sortis deux ou trois livres, y jetai un coup d'oeil, et étais sur le point de passer à une autre étagère quand je repérai un mince volume intitulé Changer de Tiers.

Je sortis le livre, l'ouvrit, et trouvai que c'était exactement ce que j'avais deviné, un guide pour les Lakelanders qui se déplaçaient d'un comté à un autre à un tiers différent. Je le feuilletai pendant quelques minutes, décidai que j'avais besoin de le lire, et allai chercher une chaise libre.

Je me rendis assez rapidement compte que j'avais trouvé le livre dont j'avais besoin, parce que ça démarrait par un chapitre sur l'histoire du système de tiers, et cela me donna la clé de tout l'arrangement. Durant la Seconde Guerre de Sécession, expliquait le livre, les états qui devinrent la République de Lakeland se firent marteler presque tout le long du chemin qui mène à l'Âge de Pierre par des frappes aériennes Fédérales et deux années de combats ville par ville. Quand Washington tomba finalement et que les combats cessèrent, presque chaque bout d'infrastructure dans ces états routes, voies ferrées, réseaux électriques, systèmes pour l'eau courante et le tout-à-l'égoût, je vous laisse finir la liste était en ruines, et une fois que la Partition et le commencement de la crise de la dette anéantirent tout espoir de récupération rapide, les Lakelanders ont dû trouver comment les reconstruire et comment les financer. Les différences d'opinion furent suffisemment drastiques, et les financements et autres ressources suffisemment rares, pour que le gouvernement provisoire décide de rendre chaque comté responsable de décider quel type d'infrastructure il voulait, et de se taxer soi-même pour en payer les coûts.

À partir de ce démarrage, une bonne décennie ou plus de décisions locales contentieuses et de reconstruction graduelle, a évolué le système de tiers. Un second chapitre dessinait dans les grandes lignes le cadre légal — certaines clauses dans la constitution et ses amendements, deux décisions importantes par la Cour Constitutionnelle, et les lois qui régulaient ce que les comtés pouvaient faire ou pas, et ce qu'ils pouvaient faire appliquer ou pas. C'était tout bien clair, et je pris mon cahier pour en remplir près de quatre pages de notes. Plus droit au but, je finis par en tirer quelque sens de la logique du système de tiers et des raisons du sens que les Lakelanders lui prêtaient.

D'ci à ce que j'eusse terminé ces deux chapitres la dernière lumière du jour était partie et la fenêtre devant moi donnait sur une scène nocturne éclairée par des lampadaires et des fenêtres occasionnelles. Je décidai de ne pas lire le reste du livre, le remis à sa place sur les étagères, et pris la sortie dans le vent froid.

Je ne me perds pas facilement, sinon j'aurais probablement fini en train de vadrouiller dans quelque direction au hasard jusqu'à ce que je puisse trouver un taxi ou autre chose. Tel que c'était, je n'étais pas sûr de mon orientation jusqu'à ce que j'arrive en vue du Capitole. Les trottoirs étaient tout sauf désertés — j'intuitai que la vie nocturne de Toledo offrait un paysage bien animé — mais je ne prêtai pas beaucoup d'attention aux gens que je croisai sur le moment. Je pensais au livre que j'avais lu et au journal dans ma poche, et à la différence entre les bouts fragmentaires d'information que j'avais l'habitude de glâner par courtes salves sur le métanet et la connaissance, avec son contexte, que j'avais assemblée à partir des écrits que je venais d'absorber, plus longs, plus riches contextuellement. C'était une comparaison qui rend humble. Je décidai qu'il me faudrait faire le tour des écoles et lycées de Lakeland, pour voir si la différence s'y appliquait là-aussi.

Quand j'atteins l'hôtel où je dormais, néanmoins, je dûs faire attention, parce qu'il n'y avait pas de voie d'entrée; la foule de la réception de mariage était dehors devant, délimitant un chemin étroit depuis la porte jusqu'au bord du trottoir, où attendait une élégante voiture à cheval. Je n'eus pas trop de mal à deviner ce qui était sur le point de se passer, aussi je me tins là sur le bord extérieur de la foule, en attendant l'heureux couple. Quelques-uns des invités avaient pris le temps de mettre des manteaux et des chapeaux avant de sortir dans l'air de la nuit, et je me m'y fondai assez bien pour qu'une jeune femme se poussant un chemin à-travers la foule me tende un petit sac de riz à jeter. Je le pris, amusé, et attendis comme le reste.

Quelques minutes plus tard, les invités de marque sortirent — deux jeunes hommes au début de leur vingtaine, riant en se tenant les mains et visiblement très amoureux. Je les saupoudrai de riz comme tous les autres, et me tins là alors qu'ils grimpaient dans la voiture et agitaient les mains. Le conducteur claqua ses rênes et les chevaux s'ébranlèrent en un trot diligent; les acclamations et les grands gestes des bras habituels s'ensuivirent, et au loin ils s'en allèrent.

La foule commença à s'éparpiller. Je me tournai vers la porte et me retrouvai nez-à-nez avec le pianiste qui avait été jouer dans le restaurant de l'hôtel durant le déjeuner le jour-même. Bien sûr il ne me reconnût pas plus que la mule de George Washington; il se tourna pour rerentrer, et puisque c'était le chemin que j'allais prendre, aussi, je le suivis. Le hall d'entrée ça pouvait aller, mais l'escalier était un fleuve de gens se dirigeant vers les portes, et donc le pianiste et moi nous retrouvâmes l'un à côté de l'autre au pied de l'escalier, en attendant que la foule se passe et nous laisse passer.

C'était du bien bon jazz que vous jouiez ici,” lui dis-je,“à l'heure du déjeuner.”

Il m'adressa un regard surpris. “Merci !” Et : “Vous êtes un des amis politiques de Sandy ?”

Non, juste en séjour ici à l'hôtel.” Il hocha la tête, et je continuai. “Vous jouez ailleurs ?”

Ouais, ceci est juste ma tournée de jour. Les vendredi et samedi soirs je suis au Harbor Club en ville.” Il mit la main dans sa veste, en tira un petit rectangle de papier rigide et me le tendit. Je me rendis compte après avoir eu un blanc que c'était une carte de visite à l'ancienne. Une typographie chic énonçait :

Sam Capoferro
et ses Frogtown Five

Tout en bas en petits caractères il y avait leurs coordonnées.

Montrez ça à la porte et il n'y a pas de prix d'entrée,” m'indiqua-t'il. “À une prochaine là-bas.”

Un écart s'ouvrait dans la foule, et il prit l'escalier. J'empochai la carte de visite et attendis une autre ouverture.


[NdT]
* En français dans le texte.
** Progresso IV : allusion à la devise nationale du Brésil, Ordem e Progresso, elle-même un hommage à Auguste Comte.
*** la taupe et le ragondin : personnages d'un des grands classiques de la littérature anglaise pour enfants, Wind in the Willows, traduit en français sous le titre Le Vent dans les saules.


[Texte original : John Michael Greer. Traduit de l'anglais par votre serviteur]

Wednesday, 25 November 2015

Retrotopia - Episode 5 (John Michael Greer)


Ceci est la traduction en français du cinquième article d'une longue série, postés par John Michael Greer, auteur du blog "The Archdruid's Report". Voici un lien vers l'article original :
Ce qui suit en est ma traduction vers le français.
Titre original : A Change of Habit

Retrotopia: Un changement d'habitude


Je revins à l'hôtel pour déjeuner. Le vent s'était encore élevé et jetait des gouttelettes égarées sur tout ce qui croisait son chemin; ma tenue était étanche mais pas particulièrement chaude, et j'enviais franchement leurs chapeaux aux passants. À ce propos, je n'étais pas content de voir comment mes vêtements de bioplastique faisaient que tout le monde m'adressait des regards surpris. Cepandant, l'hôtel était juste à un pâté de maisons et demi, et sitôt passé ça je rerentrai tête baissée à la réception, pris les portes vitrées vers le restaurant, et pénétrai dans la pièce.

À peine une minute plus tard je m'installais dans une chaise vers un coin confortable, et le portier reprenait son chemin vers la porte, en ayant promis l'arrivée imminente d'une serveuse. Des notes éparses d'une musique au piano ondulaient à-travers les airs, se coagulaient en un morceau de jazz discret. Cela me prit un moment pour remarquer que le piano était en fait là dans le restaurant, écarté dans une alcôve sur un des côtés. Le musicien était un gamin maigre dans ses vingt ans, Italien-Americain d'après son apparence, et il était vraiment assez bon. Quelques musiciens jouent du jazz relaxé parce que leur flamme s'est éteinte ou parce qu'ils n'en ont jamais eue au départ, mais ici et là vous en entendrez un qui a la flamme et la garde parfaitement sous contrôle en jouant doux et grave, et c'est comme regarder quelqu'un faire une promenade de loisir sur une corde raide tendue entre deux gratte-ciels. Ce gamin était de ceux-là. Je me demandai comment ça sonnerait avec un tas d'autres musiciens et une salle remplie de gens voulant danser.

Ceci étant, je me repenchai dans la chaise, lis le menu et profitai de la musique et de l'absence de vent. La serveuse se montra comme prévu, et je commandai selon mon habitude, une soupe et un sandwich avec une tasse de café à la chicorée — vous pouvez trouver ça partout dans les républiques post-US, juste un héritage de plus de la crise de la dette et des dures années qui ont suivi. Je connais plein de gens à Philadelphie qui ne toucheraient plus jamais au truc, mais j'en suis venu à aimer ça et ça descend toujours plus facilement que du café pur.

Le déjeuner était bon, la musique était bonne, et j'avais dépassé l'heure du coup de feu du midi donc le service était plus que bon; je facturai le repas sur ma chambre mais en laissant un pourboire du bon côté du montant minimum requis. Puis ce fut retour dehors en plein vent alors que le gamin au piano se lançait dans une interprétation de “Ruby, My Dear” qui n'aurait pas fait honte à un jeune Thelonious Monk. J'avais plein de questions sur la République de Lakeland, certaines qu'il m'avait été demandé d'examiner et d'autres qui étaient plus ou moins de ma propre curiosité, et rester assis dans un hôtel de restaurant n'allait pas me rapprocher davantage des réponses.

Dehors il y avait encore plein de gens sur les trottoirs, mais pas autant qu'auparavant; j'en déduisis que l'heure du déjeuner était passée et que tous ceux qui travaillaient à des horaires ordinaires, quoique ceux-ci puissent être, étaient de retour au travail. Je fis le tour du pâté sur lequel était placé l'hôtel, en me trouvant des points de repères, et puis commençai à errer, en cherchant des magasins, des restaurants, et d'autres lieux qui pourraient m'être utiles durant le séjour : quelque chose que j'aime faire quand j'en ai l'occasion dans toute ville peu familière. Il y avait plein de commerces de détail — le rez-de-chaussée de chaque immeuble en avait autant qu'on pouvait en mettre — mais aucun d'entre eux n'était gros, et aucun d'entre eux n'avaient le genre de look “logo générique” qui vous dit que vous avez devant vous une enseigne de chaîne. Tout ce que je savais du commerce me disait que les petits magasins “maman & papa” comme ceux-ci étaient désespérément inefficients, mais je pouvais imaginer ce que le banquier à qui j'avais parlé aurait à me répondre là-dessus, et je ne voulais pas m'aventurer sur ce terrain.

L'autre chose qui m'interpela lorsque je parcourus les rues était le peu de publicité qu'il pouvait y avoir. Comprenez-moi bien, la plupart des magasins avaient des pannonceaux aux vitrines vantant tel ou tel produit ou rejouant la routine 10% DE MOINS ET SEULEMENT AUJOURD'HUI; ce qui manquait était le genre d'affichage publicitaire industriel que vous voyez dans la plupart des villes sur chaque surface disponible. J'avais déjà pigé qu'il n'y aurait pas d'affiches digitales, mais il n'y avait pas d'affiches du tout; les abris aux arrêts de tramway n'étaient pas recouverts d'affichage de pubs, et les tramways non plus; je repensai au voyage du matin, et me rendis compte que je n'avais carrément vu aucune pub du tout depuis que le train avait franchi la frontière. Je secouai la tête, me demandai comment la République de Lakeland s'en sortait comme ça, et alors me rappelai le cahier dans ma poche et y prit ma première note : Pourquoi pas de pubs ? Demander.

J'étais à peut-être six pâtés de l'hôtel, après ça, en train de faire une boucle après avoir jeté un oeil aux rues côté ouest du quartier du capitole, et ce fut quand je défonçai ma chaussure. C'était de ma propre faute, vraiment. Il y avait un paquet de mamans avec des enfants en poussettes descendant le trottoir, allant dans la même direction que moi mais pas aussi vite. Je me déportai jusqu'au bord pour les contourner, évaluai mal mon pas, et une partie saillante du bord m'attrapa le côté de la chaussure comme je trébuchais, en écorchant le bioplastique jusqu'à l'entailler. Heureusement ça ne m'écorcha pas, mais je n'avais pas apporté de paire de rechange — ç'étaient de bonnes chaussures, de la sorte qui d'habitude dure deux ou trois mois avant qu'on doive les jeter. J'en étais donc là, regardant le côté râpé de la chaussure, quand je levai la tête et la première boutique que je vis fut, non je ne vous raconte pas de craques, un magasin de chaussures.

Je réussis à garder la chaussure écorchée au pied assez longtemps pour passer la porte. L'employé, un type d'âge moyen dont les cheveux étaient de cette couleur rose qu'on obtient quand un roux enflammé commence à grisonner, me repéra et se lança dans la routine “Salut, que puis-je faire pour vous ?” juste comme ce qui restait de la chaussure dégoulinait le long de mon pied. Il commença à rire, et je fis de même; je ramassai le truc, et il dit, “Bien, je n'ai pas besoin de vous demander pour ça, est-ce que je me trompe ? Occupons-nous de vous mesurer et de vous mettre quelque chose d'un peu moins minable sur le pied.”

Je prendrai un M-L homme,” dis-je.

Il acquiesça, et m'adressa le genre de regard que vous adresseriez à quelqu'un qui ne comprend vraiment pas. “Ici nous aimons être un petit peu plus spécifiques. Venez là vous asseoir.”

Ainsi je m'assis; il prit les restes de la chaussure et les jeta, et là entreprit d'utiliser cet étrange appareil métallique avec des parties coulissantes dessus pour mesurer mes deux pieds. “9D,” il dit, “avec une voûte haute. J'parie que vos pieds vous font mal pile au milieu quand vous êtes dessus trop longtemps.”

Ouais,” dis-je. “je prends des pilules pour ça.”

Une bonne paire de chaussures fera un meilleur job. Voyons, maintenant —c'est pour une tenue professionnelle, n'est-ce pas ? Vous comptez faire beaucoup de marche ? Quelque évènement formel ou semi-formel ?” Je fis oui aux deux, et il dit,“Okay, j'ai pile ce qu'il vous faut.”

Il s'éloigna, revint avec une boîte, et en extraya une paire de chaussures en cuir marron foncé. “Ce marron ira assez bien avec la couleur mastic de ces vêtements à vous, et celles-ci ne vont pas se laisser casser. Essayons un coup.” Les chaussures m'allaient. “Et voilà. Marchez un petit peu autour, pour voir comment vous les sentez.”

Je me levai et fis le tour de la boutique. Mes pieds me faisaient remarquablement bizarre. Cela me prit un moment pour m'apercevoir que c'était parce que les chaussures m'allaient vraiment. “Celles-ci sont plutôt bien,” lui indiquai-je.

Ça vaut largement les trucs que vous portiez, n'est-ce pas ?”

Assez vrai,” je dus le reconnaître. Il fit sonner la vente sur un genre de caisse enregistreuse mécanique à l'ancienne et écrivit un reçu de vente à la main; je payai et sortis par la porte.

Un demi pâté plus bas le long de la même rue il y avait un magasin vendant des habits pour homme. J'entrai, et en resortit quelque chose comme une heure plus tard vêtu à la façon des locaux — veste en laine, pantalon en tissu et gilet, chemise boutonnée en coton, et cravate, avec un long imper par-dessus, et mes vêtements ordinaires dans un sac de magasin. J'avais déjà penché pour attraper quelque chose de moins voyant à porter avant que ma chaussure ne se soit déchirée, et l'argent n'était pas un problème, donc j'achetai assez pour me durer la longueur du séjour, en faisant renvoyer tout le surplus à l'hôtel; la facture était si importante que l'employé vérifia ma carte d'identité et ensuite appella la banque pour s'assurer que j'avais sur mon compte de quoi la couvrir. Cependant, ce fut mon seul inconfort, et vite oublié.

Depuis la boutique de vêtements je repris le chemin par lequel j'étais venu, tournai à un coin et parcourut trois pâtés de maisons dans un quartier de petites échoppes étroites avec des panneaux écrits à la main sur les vitrines. Le panneau que je recherchais, sur recommandation de l'employé des habits, était tout juste visible sur la vitre d'une porte : S. EHRENSTEIN CHAPELIER. J'entrai; l'espace intérieur était à peine le double de la porte en largeur, avec des étagères où s'entassaient des boîtes sur les deux murs et un petit comptoir avec une caisse enregistreuse à l'autre bout.

S. Ehrenstein s'avéra être un petit homme sec avec les cheveux de la couleur de la limaille et un nez de corbeau. “Bonsoir,” dit-il, et là me considéra pendant un moment. “Vous êtes du dehors — R'épublique d'Atlantic, ou peut-être le Haut Canada. Pas le Québec ni la Nouvelle Angleterre. J'ai bon ?”

Atlantic,” dis-je. “Comment saviez-vous ?”

Vos habits et vos chaussures sont tous neufs — je serais surpris si vous me disiez que vous avez été d'dans pendant plus d'une heure. Ça m'dit que vous arriviez juste du dehors — ça, pas d'chapeau, et la grisaille de l'après-midi sur votre visage aussi tôt dans la journée; ch'sais pas pourquoi, mais personne au-dehors ne semble savoir comment se faire proprement raser. Le reste, bon, j'ai de l'attention pour un tas de p'tites choses. Comment z'avez entendu parler d'ma boutique?”

Je lui indiquai le nom du magasin de vêtements, et il acquiesça, satisfait. “Et bien, z'y êtes pile. C'est le magasin de Fred Hayakawa; sa famille a fait tourner l'affaire depuis trente minutes avant qu'Eve ne croque la pomme, et ses employés savent ce qu'est un bon chapeau, alors qu'on n'peut pas en dire autant de tout l'monde. Donc êtes-vous dans les affaires, ou — ”

Politique,” dis-je.

Alors j'ai justement le chapeau qu'il vous faut. Occupons-nous de mesurer vot'tête.” Un ruban de mesure sortit de sa poche et s'enroula autour de ma tête. “Okay, bien. Sept et quart, j'devrais avoir ça en stock.” Il se pencha derrière moi, se hissa sur un escabeau, descendit une boîte. “Essayez d'le mettre. Le miroir est là.”

Avec le chapeau mis, ma ressemblance à un personnage secondaire d'une vid de Bogart était complète. “Absolument culte,” dit le chapelier de par-devers moi. “Les Fédoras, les Homburgs, bien sûr, ils sont juste bien, mais un porkpie* comme celui-ci, vous pouvez le porter partout et avoir l'air réellement classe.”

J'aime bien,” approuvai-je.

Et bien, v'là pour vous. Laissez-moi vous montrer quelqu'chose.” Il prit le chapeau, en sortit un cordon de dessous le ruban. “Lorsque le temps est venteux vous mettez cette boucle autour de votre bouton de manteau, de sorte de ne pas le perdre s'il est arraché par une bourrasque. À votre place je ferais ça avant de mettre un pied par la porte.”

Je le payai, acceptai la carte de visite qu'il me plaqua dans la main, et obtins de la boucle qu'elle se mette en place avant de retourner dehors. Le vent s'était épuisé, donc le chapeau resta confortablement à sa place — et l'adverbe est employé exprès; ça gardait ma tête au chaud, et le reste des vêtements étaient plaisants d'une manière que le bioplastique n'avait tout simplement pas.

Vous savez ce que c'est quand quelque bruit ennuyeux fait tellement partie du fond que vous ne le remarquez pas du tout, jusqu'à ce que ça s'arrête, et là tout d'un coup vous vous rendez compte mais à quel point ça vous irritait ? Se sortir du bioplastique relevait de ce genre de chose. Dans la plupart des pays ces temps-ci, tout, depuis les habits jusqu'aux draps, en passant par les rideaux, est en bioplastique, parce que c'est tellement bon marché à fabriquer et à transformer en produits finis que les grosses sociétés qui le vendent ont chassé tout le reste du marché il y a des années. C'est étanche, c'est facile à nettoyer — il y en a toute une litanie, et bien sûr c'était partout sur le métanet et les autres médias du temps où vous pouviez encore acheter quoi que ce soit d'autre. Bien sûr les pubs n'ont pas mentionné que c'est tout frêle et visqueux, et donne une sensation d'étuve à peu près tout le temps, mais c'est comme ça que ça se passe; ce qu'on trouve en magasins dépend de ce qui fait le plus gros profit pour les gros durs de l'industrie, et le reste d'entre nous devons simplement apprendre à vivre avec.

La République de Lakeland n'avait apparemment pas suivi les mêmes règles, d'un autre côté. L'embargo avait eu quelque chose à y voir, j'imaginai, but apparemment ils ne laissaient pas les multinationales entrer en compétition avec les producteurs locaux. Les habits que j'avais achetés étaient beaucoup plus chers que ne l'auraient été leurs équivalents en bioplastique, et je calculai qu'il faudrait des barrières commerciales pour pouvoir les maintenir sur le marché.

Je ne m'arrêtai pas de marcher. Deux pâtés plus loin, vers le moment où je retrouvai la vue du dôme du Capitole, je passai devant chez un barbier et me retrouvai à remarquer une pancarte dans la vitrine vendant un rasage et une taille de barbe. Je pensai à ce que S. Ehrenstein avait dit à propos de se faire raser proprement, rigolai, et décidai d'en faire l'essai.

Le barbier était un gros type dégarni avec un sourire aux aguets. “Que puis-je pour vous ?”

Rasage et taille, s'il-vous-plaît.”

Votre timing est le bon. Une autre demie heure et vous auriez dû attendre un peu, mais tel que c'est — ” Il m'agita sa main vers la rangée de porte-manteaux et la chaise vide. “Mettez-vous peinard et asseyez-vous.”

J'abandonnai mon manteau, mon chapeau, et la veste, pour m'asseoir. Il me recouvrit avec le même espèce de poncho informe que les barbiers utilisent partout, me noua quelque chose de serré autour du cou, et se mit au travail. “Nouveau en ville ?”

Juste en visite, de Philadelphie.”

Sans blague. Bienvenue à Toledo. Ici pour le boulot ?” Au lieu du bourdonnement d'une tailleuse électrique, le claquement des ciseaux se faisait entendre derrière mon oreille droite.

Plus ou moins. Je vais essayer de parler à quelques personnes là-haut au Capitole, me faire quelques contacts, poser quelques questions sur la manière dont vous faites les choses ici.”

Risquez de devoir attendre un jour ou deux, d'après les journaux. Vous avez entendu parler de ce dernier truc ?”

Juste qu'il y a une sorte de crise.”

Le bruit de ciseaux se déplaça de droite à gauche autour de l'arrière de ma tête. “Et bien, en quelque sorte. C'est plus comme une tempête dans un verre d'eau. Quelque chose dans la loi du budget pour l'année suivante a mis les Restos hors d'eux, et donc un des partis qui veut la peau de Meeker a dit qu'ils feront s'abattre la foudre si quoique ça puisse être n'est pas retiré.”

Les Restos?”

Vous ne les avez pas par chez vous, n'est-ce pas ? Ici les deux blocs politiques sont les Conservateurs et les Restorationistes; les Conservateurs veulent maintenir les choses comme elles sont grosso modo, les Restos veulent faire revenir les choses à la façon dont elles étaient autrefois. Okay, penchez votre tête en arrière.” J'obtempérai, et il enveloppa d'une serviette chaude et humide la moitié inférieure de mon visage, puis retourna à sa taille. “D'habitude c'était moitié-moitié, mais ces temps-ci les Restos ont la moitié la plus belle — tous les comtés ruraux allant vers les tiers les plus bas, et ainsi de suite.”

Hmm?” arrivai-je à prononcer.

Oh, c'est vrai. Vous ne connaissez probablement pas les tiers.”

Mm-mh.”

Ça marche comme ça. Il y a cinq tiers, et les comtés votent pour choisir à quel tiers ils veulent appartenir. Plus le tiers est bas, plus vos impôts sont bas, mais moins vous obtenez en termes d'infrastructure et autres. Toledo est tiers cinq — nous avons de lélectricité, nous avons des téléphones dans chaque maison, un bon pavage dans les rues pour que vous puissiez conduire une voiture si vous en avez les moyens, mais nous le payons jusqu'à l'os quand arrive l'heure des impôts.”

Mm-hmm.”

Il enleva la serviette, commença à brosser de la mousse chaude sur mon visage. “Donc le tiers cinq a une date de base de 1950 — ça veut dire qu'on a à peu près le même genre de services qu'ils avaient ici cette année-là. Les autres tiers descendent de là — la date de base du tiers quatre est 1920, pour le tiers trois c'est 1890, le tiers deux 1860, et le tiers un 1830. Vous vivez dans un comté de tiers un, vous avez la police, vous avez des routes en terre battue, pas grand-chose d'autre. Bien sûr vos taxes sont bien, bien basses, aussi.” Il reposa la brosse, ouvrit d'un clic un rasoir droit à l'ancienne, et se mit au boulot sur ma broussaille. “C'est ça le truc. Personne ne reçoit de subventions pour sa technologie — c'est dans la constitution. Vous le voulez, vous payez tous les coûts, du berceau à la tombe. Vous n'avez aucune occasion de vous en décharger sur quelqu'un d'autre. C'est ce pour quoi les Restos sont sur le pied de guerre. Ils pensent que quelque chose dans le budget est une subvention cachée pour je ne sais plus quelle technologie de haut tiers, et c'est le Rubicon pour eux.”

Mm-hmm,” redis-je.

Ils vont arranger ça. Faites comme ceci.” Il étira ses lèvres vers un côté, et j'imitai le mouvement. “Meeker a déjà géré ce genre de chose plus d'une douzaine de fois — il est bon. Si nous laissions nos présidents exercer un second mandat il en obtiendrait un. Maintenant faites comme cela.” Je bougeai mes lèvres dans l'autre direction. “Alors ils vont ôter du budget quoi que ça puisse être, ou introduire un péage utilisateur, ou arriver à un autre procédé pour que tout le monde soit content. Ce n'est pas une grosse affaire. Pas du tout comme la bataille au sujet du traité, ou la fois il y a dix ans quand Mary Chenkin était président, quand les Restos voulaient se débarasser du tiers cinq, juste comme ça. Ça a été une véritable foire d'empoigne. Aussi près du Capitole, vous feriez bien de croire que j'ai pu l'entendre de par tous les côtés.”

Il finit de raser, lava les dernières traces de savon sur ma figure avec une autre serviette mouillée chaude, et ensuite me barbouilla d'une sorte d'aftershave parfumé au laurier et un peu piquant. Un blaireau fureta autour de mes épaules, avant qu'il enlève le drap de cou et le truc en forme de poncho. “Et voilà pour vous.”

Je me levai, vérifiai le travail de barbe dans la grande glace au mur, et me passai les doigts sur les joues; c'était incroyablement lisse. “Très réussi,” dis-je. Pendant que je sortais mon portefeuille, je demandai au barbier, “Pensez-vous que Toledo puisse jamais passer à un tiers inférieur ?”

Les gens en parlent,” dit-il. “Je veux dire, c'est sympa d'avoir quelques-uns des services, mais après vient le jour où on doit payer les impôts et là tout le monde fait ‘Aïe.’ Moi, je serais à l'aise si je devais vivre avec le tiers quatre, et mon activité — ” Il embrassa le magasin d'un geste. “À part les lumières, pourrait aussi bien être tiers un. Beaucoup de commerces fonctionnent comme ça — ça représente juste plus de bon sens.” Il me rendit la monnaie avec un sourire. “Et plus d'argent.”

[NdT] *Porkpie : forme de chapeau en feutre, à mi-chemin entre le Borsalino et le chapeau melon, avec une ficelle pour en ajuster la forme en fonction du serrage désiré.


[Texte original : John Michael Greer. Traduit de l'anglais par votre serviteur]