Ceci
est la traduction en français du sixième article d'une longue
série, postés par John Michael Greer, auteur du blog "The
Archdruid's Report". Voici un lien vers l'article original :
http://thearchdruidreport.blogspot.fr/2015/10/retrotopia-scent-of-ink-on-paper.html
Ce qui suit
en est ma traduction vers le français.
Titre original
: The
Scent of Ink on Paper
Retrotopia - La
senteur de l'encre sur du papier
Voici
la sixième session d'une exploration de quelques-uns des futurs
possibles abordés sur ce blog, en utilisant l'outillage de la
fiction romancée. Notre narrateur, écumant les rues de la capitale
de la République du Lakeland, rend visite à un kiosque à journaux
et à une bibliothèque publique, pour y découvrir que
l'information et la connaissance sont deux choses différentes...
***********
Je
fis un saut à mon hôtel, y déposai le sac de magasin avec mes
vêtements en bioplastique, et ressortis sur les rues de Toledo. Ça
paraît plus facile, en le lisant, que ça ne le fut en vrai;
quelque sorte d'évènement — une réception de mariage, je
devinai d'après le décor — était en train de commencer dans une
des salles de bal du premier étage, et le hall d'entrée et le
trottoir au-dehors étaient tous deux bondés de gens en tenue
formelle essayant de rentrer. Il fallut quelque-peu manoeuvrer pour
tout traverser, mais après pas tant de minutes que ça j'étais en
train de remonter au pas de course un trottoir dégagé de foule, en
direction du dôme blanc inachevé du Capitole.
La
Chambre Législative, au pays à Philadelphie, n'a pas de dôme.
C'est une gelée angulaire de verre et de métal, designée par j'ai
oublié quel cabinet vedette d'architecture européenne, et quand
elle a ouvert il y a vingt-deux ans vous pouviez à peine simplement
aller sur le métanet sans être assailli de “oohs” et de “ahs”,
“à quel point” c'était “excitant, novateur, et futuriste”.
Vous n'entendez plus grand-chose de tout cela. Ils ont passé
vingt-deux ans à présent à essayer d'arrêter le toit de fuir et
à arriver à des solutions de contournement pour toutes les
fonctionnalités novatrices qui ne s'avérèrent pas trop bien
fonctionner, et de nos jours le design a l'air ridiculement daté,
de la manière dont le fait toujours l'architecture avant-garde*
deux ou trois décennies en chemin. J'étais curieux de voir ce que
la République de Lakeland avait fait à la place.
XXX
Il
fallut deux pâtés de maisons pour arriver à un endroit d'où
j'avais une vue nette du bâtiment, et quand j'y fus, je n'en eus
pour aucune surprise particulière. Ils l'avaient modelé sur les
bâtiments de capitoles d'état dans l'ancienne Union, avec un haut
dôme blanc au centre par-dessus la rotonde et la grande entrée de
cérémonie, et
avec
deux ailes, une par chambre de législature, sur les deux côtés.
Le drapeau de la République de Lakeland — bleu au-dessus et vert
en-dessous, avec un cercle de sept étoiles dorées pour les sept
états qui se rejoignirent lors de la Partition — ondulait depuis
un mât tout devant. De longues rangées de fenêtres sur chaque
aile indiquaient
qu'il y avait plein de place pour les bureaux et les salles de
réunion en plus des chambres législatives. Les murs étaient de
marbre blanc au décor classique, et les toits pointus de chaque
côté du dôme n'avaient pas l'air de beaucoup risquer de fuir. Je
pensai à ce que le banquier avait dit à propos de l'Histoire, et
continuai à avancer.
Un
autre pâté de maisons parcouru m'amena à une vitrine ouverte avec
un gros panneau criard peint à la main au-dessus criant en grosses
lettres rouges KAUFER’S NEWS. Sur le bas étaient placés
davantage de journaux et de magazines — du genre qui sont imprimés
sur du papier — que je n'avais jamais vus en un seul endroit. Je
me remémorrai ce que Melanie Berger avait dit sur les journaux, et
décidai de le vérifier.
À
l'intérieur, des magazines s'alignaient le long des trois murs et
des journaux remplissaient un gros îlot marchand au milieu. Des
pancartes en gros lettrage rouge sur l'îlot marchand m'apportèrent
plus d'indications : l'un criait JOURNAUX DE TOLEDO, l'autre
JOURNAUX DE R.d.L., et un troisième JOURNAUX ETRANGERS. Ça
restraignait un peu le champ, mais il y avait quand même quinze
journaux différents dans la section Toledo.
La
propriétaire était assise sur un haut tabouret à côté de
l'entrée. C'était une femme à l'air négligée dans la trentaine,
avec des cheveux blonds débordant de par-dessous une casquette,
portant un tablier qui avait connu des jours meilleurs et sur lequel
était imprimé KAUFER’S NEWS. Le temps que je me tourne vers
elle, elle s'était déjà dépliée du tabouret et vint à moi.
“Puis-je vous aider ?”
“Avec
plaisir,”
dis-je. “Je suis nouveau en ville et je ne connais pas la presse
locale.”
“Pas
de
problème.” Elle montra du doigt les journaux empilés. “La
Feuille
et
la Gazette
sont les deux quotidiens — la Feuille
est
le journal qui fait référence,
la Gazette
est
le journal de la communauté
et beaucoup plus vivant. Le rest'd'entre
eux
sont des hebdos
— de voisinage, ethnique, religieux, c'que
vous voulez. La Feuille
est
à
un buck vingt-cinq, la Gazette
est
à soixante-quinze
cents, les autres à vingt-cinq, excepté pour le Complètement
Toledo
—
c'est le papelard d'art et de sorties le soir, ç'ui-là
n'coût'rien.”
Ça
m'a toujours amusé que partout dans les anciens États-Unis,
l'unité de base de la monnaie locale s'appelle encore le buck —
c'est vrai même en Californie, où ce qui se fait comme commerce
aux franges
de la guerre civile a lieu principalement en monnaie chinoise quand
ce n'est pas carrément
du troc. Je sortis deux ou trois billets de Lakeland, pour prendre
la Feuille
de Toledo
du
jour
et le dernier Complètement
Toledo.
“Merci,” dis-je.
“Ça
va de soi.”
Elle se tourna vers un autre client qui avait un magazine ouvert.
“Tu veux lire c'la,
Mac, tu dois l'acheter. Ici c'pas la bibliothèque, tu sais.”
L'autre
gars eut l'air penaud, ferma le magazine, le paya et quitta le
kiosque à journaux. “Puisqu'on en parle,” je dis, “comment je
peux aller à la bibliothèque d'ici ?”
“Deux
pâtés par là,
prenez à gauche, trois pâtés tout droit et vous y êtes.”
Je
la remerciai à nouveau, lui laissai comme obole un des quarts avec
lesquels elle m'avait rendu la monnaie, et partis.
La
bibliothèque n'était, cependant, pas en premier sur ma liste. Sur
sa Une, la
Feuille
avait
deux ou trois
articles que je voulais lire. Le vent gagnait, aussi l'idée de
m'affaler sur un des bancs publics tout-devant le Capitole ne
m'attirait pas particulièrement; la question que j'avais à
l'esprit était où pouvais-je m'assoir en intérieur et lire le
tout. Comme il se trouve, j'avais avancé de moins d'un bloc quand
je passai devant une petite gargotte genre trou-de-souris, et sur le
siège côté fenêtre il y avait une vieille dame de couleur dans
un épais manteau en laine avec une tasse de café dans la main et
un exemplaire de la Gazette
ouvert devant elle. Je suivis la suggestion, m'engouffrai à
l'intérieur, et deux ou trois minutes plus tard fus
perché sur une chaise légèrement branlante avec une tasse de café
et
la
Une
de la Feuille
pour me tenir companie.
L'article
en Une était sur la crise politique qui avait explosé ce matin.
J'avais deviné que le journal aurait plus de détails que ce qu'on
trouverait dans les infos-en-140-caractères dispensées par la
plupart des sites d'info du métanet, et j'avais raison; en
l'occurence, il y avait plus de détails que ce qu'on voyait sur
l'ancien Internet, à l'époque. J'avais vu des dossiers de
briefings classifiés sur des questions politiques qui ne couvraient
pas autant de terrain. Le temps que je finisse le premier paragraphe
et je connaissais les fondamentaux — le groupe qui menaçait de
briser ses chaînes en se détachant de la coalition de Meeker était
le parti de l'Alternative Sociale, et la question était de savoir
si baisser le tarif sur trois métaux industriels comptait comme
subvention gouvernementale pour une technologie — mais le reste de
l'info, dont une partie en Une et une autre à l'intérieur au
milieu de la première section, comblait les détails : qui
soutenait la réduction de tarif, qui s'y opposait, quelles étaient
les différentes positions, qu'avait à dire la haute chambre
législative et les Juges de la Cour Constitutionnelle, et ainsi de
suite. D'ci à ce que j'aie fini de le lire, j'avais capturé un
assez bon instantané de la manière dont la politique fonctionnait
au sein de la République.
L'autre
article qui attira mon regard était un retour sur la destruction du
satellite Progresso
IV**
il y a une semaine. Ça c'était une nouvelle, et pas seulement pour
les obsédés de l'espace, car c'était le premier satellite à se
faire abbattre par des déchets orbitaux dans une orbite terrestre
moyenne, et il avait été suffisamment
gros pour que ses fragments puissent se transformer en un réel
problème pour d'autres satellites dans la même catégorie
d'orbite. L'article citait le chef de l'agence spatiale brésilienne
et un assortiment d'experts, avec des opinions allant d'optimiste à
glaçante. Aucun des faits ne m'étaient nouveaux — j'avais suivi
l'affaire des satellites depuis mes premières armes au gouvernement
une douzaine d'annés auparavant — mais l'info remettait tout dans
son contexte sans aucun effort en une page et demie de journal
imprimé, parcourant tout depuis les premiers avertissements à
l'époque des années 1970s, en passant par la catastrophe au
ralenti du syndrôme de Kessler qui a eu lieu en orbite terrestre
basse en 2029, jusqu'à l'augmentation de l'occurence de pannes de
satellites en orbite géosynchrone cette dernière demie-douzaine
d'années. Depuis les années 2030s, je le savais, les orbites
moyennes s'étaient vues pâssablement encombrer; la dernière chose
dont quiconque puisse avoir besoin aurait été un syndrôme de
Kessler là-aussi.
Je
me fis reremplir ma tasse, en faisant défiler le reste du journal.
La section affaires allait demander une étude soigneuse, je le vis
en un clin d'oeil. Une partie en était assez directe — plusieurs
comtés émettant des bons du Trésor, les prix des matières
premières industrielles à la bourse de Chicago filant ici ou là,
et deux pages pleines qui ressemblaient à des données ordinaires
d'un marché boursier, si ce n'est que je ne connaissais aucune des
entreprises qui y figuraient — mais je bottai en touche sur
certaines lignes. Celle qui me resta à l'esprit était une société
qui était en train d'être démantelée : ne faisant pas faillite,
n'étant pas rachetée, ni aucune des autres manières qu'ont les
entreprises de mourir chez moi au pays, mais démantelant ses
activités, distribuant les immobilisations qui lui restent, et
mettant la clé sous la porte. Je secouai la tête, en continuant de
lire. La section sports avait l'air plutôt normale, sauf que je ne
connaissais aucune des équipes et il y en avait beaucoup, assez
pour que je me demande si toute ville de taille moyenne en
République de Lakeland avait la sienne à elle. La section arts et
distractions au dos avait tout depuis les concerts en passant par la
programmation théâtrale jusqu'à une page de programmes de radio.
Je hochai la tête, glissai le papier dans une des grosses poches
extérieures cousues sur mon imper, payai ma note et empruntai la
sortie vers les lueurs faiblissantes de l'après-midi.
La
bibliothèque était assez facile à trouver. C'était un gros
bâtiment en brique à un étage avec des fenêtres en arcade et un
large porche couvrant l'entrée, et deux ou trois étendards de
tissu sur le devant avec dessus BRANCHE CAPITOLE — BIBLIOTHEQUE
PUBLIQUE DE TOLEDO. L'accueil était spacieux, avec un comptoir
d'affichage plein de prospectus. Sur la gauche, la porte était
entrouverte, et j'entendis la voix d'une femme racontant un genre
d'histoire à propos d'une taupe et d'un ragondin***; un regard en
l'air se posa sur le panneau indiquant SALLE JEUNESSE. Je tournai à
droite, et franchis la porte vers ce que j'espérais être la
section pour adultes.
Je
ne mis pas longtemps à établir que j'avais deviné correctement,
même si ça ne ressemblait à aucune biliothèque que j'aie jamais
vue. En lieu et place des rangs de longues tables nues fourrées
d'écrans et de claviers, elle avait étagère après étagère de
livres imprimés, davantage d'entre eux que je pensais n'en avoir
jamais vus avant en un même lieu. Des tables et des chaises se
regroupaient au milieu de la salle, avec des gens assis se penchant
sur des livres, et à l'écart vers les fenêtres se trouvaient
quelques canapés et des chaises rembourrées avec leur propre
contingent de lecteurs. Une épaisse moquette recouvrait le sol et
une frise historique garnissait le plafond voûté, s'étirant
depuis les tribus indigènes à un bout jusqu'à un Capitole
à-moitié construit de l'autre.
Je
ne savais pas
vraiment
quoi penser de tout cela. À la place du cliquetis des touches et du
babillement des voix qui conféraient leur bande sonore aux
bibliothèques que je connaissais, la salle
se taisait
autant
qu'un salon funéraire. Je contemplai un des habitués se rendre
jusqu'au gros bureau où les bibliothécaires se tenaient pour leur
poser une question, et la conversation qui s'ensuivit eut lieu dans
un murmure. Faute de mieux à faire, je traversai la salle jusqu'aux
étagères de livres. Il y avait un type de code numérique sur les
tranches des livres, qui ne me disait pas grand-chose, mais d'après
les titres j'extrapolai suffisemment vite que les premiers nombres
vers les trois cents, ou au moins ces nombres-ci, avaient un rapport
avec la politique. Je sortis deux ou trois livres, y jetai un coup
d'oeil, et étais sur le point de passer à une autre étagère
quand je repérai un mince volume intitulé Changer
de Tiers.
Je
sortis le livre, l'ouvrit, et trouvai que c'était exactement ce que
j'avais deviné, un guide pour les Lakelanders qui se déplaçaient
d'un comté à un autre à un tiers différent. Je le feuilletai
pendant quelques minutes, décidai que j'avais besoin de le lire, et
allai chercher une chaise libre.
Je
me rendis assez rapidement compte que j'avais trouvé le livre dont
j'avais besoin, parce que ça démarrait par un chapitre sur
l'histoire du système de tiers, et cela me donna la clé de tout
l'arrangement. Durant la Seconde Guerre de Sécession, expliquait le
livre, les états qui devinrent la République de Lakeland se firent
marteler presque tout le long du chemin qui mène à l'Âge de
Pierre par
des frappes aériennes Fédérales
et
deux années de combats ville par ville.
Quand
Washington tomba
finalement
et
que les combats cessèrent,
presque
chaque bout d'infrastructure
dans
ces états —
routes,
voies
ferrées,
réseaux
électriques,
systèmes
pour l'eau courante et le tout-à-l'égoût,
je
vous laisse finir la liste —
était
en
ruines,
et
une fois que la
Partition et
le commencement de la crise
de
la dette anéantirent tout espoir
de
récupération rapide,
les
Lakelanders
ont
dû trouver
comment
les reconstruire et comment les financer.
Les
différences
d'opinion
furent
suffisemment drastiques,
et
les financements et autres
ressources
suffisemment
rares,
pour
que le gouvernement provisoire
décide
de
rendre chaque comté
responsable
de
décider quel type
d'infrastructure
il
voulait,
et
de se taxer soi-même pour en payer les coûts.
À
partir de ce démarrage, une bonne décennie ou plus de décisions
locales contentieuses et de reconstruction graduelle, a évolué le
système de tiers. Un second chapitre dessinait dans les grandes
lignes le cadre légal — certaines clauses dans la constitution et
ses amendements, deux décisions importantes par la Cour
Constitutionnelle, et les lois qui régulaient ce que les comtés
pouvaient faire ou pas, et ce qu'ils pouvaient faire appliquer ou
pas. C'était tout bien clair, et je pris mon cahier pour en remplir
près de quatre pages de notes. Plus droit au but, je finis par en
tirer quelque sens de la logique du système de tiers et des raisons
du sens que les Lakelanders lui prêtaient.
D'ci
à ce que j'eusse terminé ces deux chapitres la dernière lumière
du jour était partie et la fenêtre devant moi donnait sur une
scène nocturne éclairée par des lampadaires et des fenêtres
occasionnelles. Je décidai de ne pas lire le reste du livre, le
remis à sa place sur les étagères, et pris la sortie dans le vent
froid.
Je
ne me perds pas facilement, sinon j'aurais probablement fini en
train de vadrouiller dans quelque direction au hasard jusqu'à ce
que je puisse trouver un taxi ou autre chose. Tel que c'était, je
n'étais pas sûr de mon orientation jusqu'à ce que j'arrive en vue
du Capitole. Les trottoirs étaient tout sauf désertés —
j'intuitai que la vie nocturne de Toledo offrait un paysage bien
animé — mais je ne prêtai pas beaucoup d'attention aux gens que
je croisai sur le moment. Je pensais au livre que j'avais lu et au
journal dans ma poche, et à la différence entre les bouts
fragmentaires d'information que j'avais l'habitude de glâner par
courtes salves sur le métanet et la connaissance, avec son
contexte, que j'avais assemblée à partir des écrits que je venais
d'absorber, plus longs, plus riches contextuellement. C'était une
comparaison qui rend humble. Je décidai qu'il me faudrait faire le
tour des écoles et lycées de Lakeland, pour voir si la différence
s'y appliquait là-aussi.
Quand
j'atteins l'hôtel où je dormais, néanmoins, je dûs faire
attention, parce qu'il n'y avait pas de voie d'entrée; la foule de
la réception de mariage était dehors devant, délimitant un chemin
étroit depuis la porte jusqu'au bord du trottoir, où attendait une
élégante voiture à cheval. Je n'eus pas trop de mal à deviner ce
qui était sur le point de se passer, aussi je me tins là sur le
bord extérieur de la foule, en attendant l'heureux couple.
Quelques-uns des invités avaient pris le temps de mettre des
manteaux et des chapeaux avant de sortir dans l'air de la nuit, et
je me m'y fondai assez bien pour qu'une jeune femme se poussant un
chemin à-travers la foule me tende un petit sac de riz à jeter. Je
le pris, amusé, et attendis comme le reste.
Quelques
minutes plus tard, les invités de marque sortirent — deux jeunes
hommes au début de leur vingtaine, riant en se tenant les mains et
visiblement très amoureux. Je les saupoudrai de riz comme tous les
autres, et me tins là alors qu'ils grimpaient dans la voiture et
agitaient les mains. Le conducteur claqua ses rênes et les chevaux
s'ébranlèrent en un trot diligent; les acclamations et les grands
gestes des bras habituels s'ensuivirent, et au loin ils s'en
allèrent.
La
foule commença à s'éparpiller. Je me tournai vers la porte et me
retrouvai nez-à-nez avec le pianiste qui avait été jouer dans le
restaurant de l'hôtel durant le déjeuner le jour-même. Bien sûr
il ne me reconnût pas plus que la mule de George Washington; il se
tourna pour rerentrer, et puisque c'était le chemin que j'allais
prendre, aussi, je le suivis. Le hall d'entrée ça pouvait aller,
mais l'escalier était un fleuve de gens se dirigeant vers les
portes, et donc le pianiste et moi nous retrouvâmes l'un à côté
de l'autre au pied de l'escalier, en attendant que la foule se passe
et nous laisse passer.
“C'était
du bien bon
jazz que
vous jouiez ici,”
lui
dis-je,“à
l'heure du déjeuner.”
Il
m'adressa un regard surpris. “Merci !” Et : “Vous êtes un des
amis politiques de Sandy ?”
“Non,
juste
en
séjour ici à l'hôtel.”
Il
hocha la tête,
et
je continuai.
“Vous
jouez ailleurs ?”
“Ouais,
ceci
est juste ma tournée de jour.
Les
vendredi et samedi soirs je suis au
Harbor Club en
ville.”
Il
mit la main dans sa veste,
en
tira un petit rectangle
de
papier rigide
et
me le tendit.
Je
me rendis compte après avoir eu un blanc
que
c'était une carte de visite à l'ancienne.
Une
typographie chic
énonçait
:
Sam
Capoferro
et
ses Frogtown Five
Tout
en bas en petits caractères il y avait leurs coordonnées.
“Montrez
ça à la porte
et
il n'y a pas de prix d'entrée,”
m'indiqua-t'il.
“À
une prochaine là-bas.”
Un écart s'ouvrait dans la foule, et il prit l'escalier. J'empochai la carte de visite et attendis une autre ouverture.
[NdT]
*
En français dans le texte.
**
Progresso IV : allusion à la devise nationale du Brésil, Ordem e
Progresso, elle-même un hommage à Auguste Comte.
***
la taupe et le ragondin : personnages d'un des grands classiques de
la littérature anglaise
pour enfants, Wind
in the Willows,
traduit en français sous le titre Le
Vent dans les saules.
[Texte
original : John Michael Greer. Traduit de l'anglais par votre
serviteur]
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