Sunday, 15 November 2015

Retrotopia - Episode 3 (John Michael Greer)


Ceci est la traduction en français du troisième article d'une longue série, postés par John Michael Greer, auteur du blog "The Archdruid's Report". Voici un lien vers l'article original :


Ce qui suit en est ma traduction vers le français.


Titre original : A Cab Ride in Toledo

Retrotopia: Une course en taxi à travers Toledo

Voici la troisième session d'une exploration de quelques-uns des futurs possibles abordés sur ce blog, en utilisant l'outillage de la fiction romancée. Notre narrateur arrive à la capitale de la République de Lakeland, et davantage de surprises lui sont réservées.

***********

Le train se rangea en gare de Toledo avec quelque chose comme dix minutes de retard — nous avions dû attendre qu'un autre train libère le pont sur le port de Sandusky Harbor, et ensuite avions roulé le long du rivage du Lac Erie pendant une demie heure, passant de petites villes lacustres à du terrain nu pointillé de pins côtiers, avant de finalement tourner vers l'intérieur en direction de la capitale de la République de Lakeland. Durant tout le chemin le long de la rive, je regardai de grosses goélettes à deux ou trois mâts chercher le vent pour le chevaucher, quelques-unes visiblement en train de sortir du front de lac de Toledo, quelques autres tout aussi visiblement en train d'y retourner. Le vaisseau à voile que j'avais repéré au large de Sandusky n'avait clairement rien d'inhabituel ici.

Une fois le train lancé vers l'ouest pour rejoindre le centre-ville de Toledo, il y avait plus de pays fermier — le type vingtième siècle avec des tracteurs et des pick-ups plutôt que le type dix-neuvième siècle avec des chevaux de trait et des wagons. Puis s'ensuivit la même séquence que j'avais observée autour d'autres villes de Lakeland : les maisons se firent plus fréquentes, les champs laissèrent place à des jardins maraîchers, et pas trop loin après ça le train roulait devant des quartiers résidentiels constellés d'écoles, de parcs, et de regroupements de magasins, zébrés par intervalles par les pistes de tramways omniprésentes et, ici ou là, franchis par les tramways eux-mêmes. Les maisons donnèrent finalement lieu aux entrepôts et usines d'un quartier industriel, et puis aux eaux sombres de la Maumee River, tourbillonnant et courant sur les pieds d'une douzaine de ponts.

“Toledo,” appela par-derrière moi le conducteur. “Terminus, ladies and gentlemen. Assurez-vous s'il-vous-plaît d'avoir vos bagages et vos possessions avant de partir, et merci d'avoir pris le train avec nous.”

Comme la voiture où j'étais atteignit l'autre rive, j'entrevis des alignements de rues bordées d'arbres, mais ensuite des murs en briques m'obstruèrent la vue. Quelques-uns des passagers descendirent leurs bagages des compartiments supérieurs. Moi, j'avais d'autres choses en tête; il m'était enfin apparu qu'à moins d'obtenir un signal de veepad, je n'avais aucun moyen d'appeler les gens qui étaient censés me rencontrer, ni aucun moyen de m'assurer que nous ne nous raterions pas, aussi avais-je consulté mon veepad une dernière fois, et retrouvé le même champ noir qu'avant. Je haussai mentalement les épaules, en décidant d'attendre voir ce qui se passerait.

Le train ralentit jusqu'à se traîner. La famille d'immigrants en face de moi avait apparemment repéré quelqu'un en train de les attendre sur le quai, et ils faisaient des signes de main par la fenêtre. Ils avaient déjà leurs bagages de sacs plastiques en main, et au moment où le train se fut arrêté ils soulevèrent leurs sacs et se dirigèrent vers la sortie. Je fis descendre ma valise de son rangement; le garçon qui s'était assis à côté de moi revint aider ses parents avec leurs bagages, et je fis un pas dans l'allée pour suivre les gens devant moi jusqu'à l'avant de la voiture, et au-dehors, sur le quai.

Un panneau peint de couleurs vives indiquait PAR ICI POUR LA GARE. Je le suivis avec le flot de gens. En chemin je dépassai la famille d'immigrants se tenant là avec une demie douzaine d'autres personnes dans ce qui ressemblait à des habits Victoriens sortis d'une vid d'Histoire — la famille de l'épouse, à Ann Arbor, supposais-je — parlant tous à cent à l'heure. L'épouse avait les larmes aux yeux et rayonnait, et les deux enfants avaient l'air, pour la première fois depuis que je les voyais, de peut-être se disposer à sourire un de ces jours. Je pensai à la conversation que j'avais eue avec le mari, et me demandai si les choses pouvaient être réellement mieux ici au bas de l'échelle des revenus.

Je franchis une grande porte double en verre et en métal pour ce qui devait être la salle principale de la gare, un énorme espace ouvert sous un plafond voûté, avec des bancs en longues rangées d'un côté, des comptoirs de ticket de l'autre, et ce qui ressemblait à une demie douzaine de restaurants et un bar plus avant vers le milieu. Okay, me dis-je intérieurement, c'est le moment où j'essaie de trouver quelqu'un qui a une idée de comment localiser les gens et de comment se déplacer dans ce pays bizarre.

C'est ce à quoi j'avais presque fini de penser quand une femme et un homme dans ce que j'avais fini par étiqueter comme la tenue Bogart se levèrent d'un des bancs à côté et vinrent à moi. “Mr. Carr?”

Bon, ça a été facile, pensai-je en me tournant vers eux. Elle était grande pour une femme, avec des boucles brun-roux débordant de dessous un chapeau à large bord; il était plus petit d'un certain de nombre de pouces qu'elle, avec le genre de visage facile à oublier que vous recherchez lorsque vous embauchez des espions ou des secrétaires administratifs.

“Je suis Melissa Berger,” dit la femme, me serrant la main, “et voici Fred Vanich.” je lui serrai la main aussi. “J'espère que votre voyage de ce matin n'a pas été trop déconcertant,” continua-t'elle.

Ces derniers mots étaient assez inattendus pour que j'en rie. “Pas vraiment,” dis-je. “Bien qu'il y ait eu quelques surprises.”

“J'imagine bien. Si vous voulez bien me suivre ?”

“Puis-je vous porter ceci ?” dit Vanich, je lui tendis ma valise et les suivis.

“J'ai bien peur que nous ayons dû réaménager le planning,” dit Berger comme nous nous dirigions vers les portes. “Le Président espérait pouvoir vous rencontrer cet après-midi, après que vous ayez eu le temps de vous poser à l'hôtel, mais il a eu une crise mineure sur les bras.  Un des partis Restorationnistes dans notre coalition crache un étang de feu et de soufre pour un des points sur une ligne d'un décrêt d'appropriations. Ça va se dissiper d'ici un jour ou deux, mais — bon, je suis sûre que vous savez comment ça se passe.”

“Oui,” dis-je. “Ellen a dû avoir à traiter ce genre de choses à peu près un jour sur deux depuis l'élection.”

Ça a été un sacré chamboulement,” dit-elle.

J’approuvai. “Nous avons été assez contents du résultat final.”
Dehors l’air était vif et sec, apportant les premières saveurs de l’hiver approchant. Les arbres garnissant la rue s’aggripaient encore à quelques feuilles d’un brun flétri. Juste au-delà des arbres, là où je m’étais préparé à voir des taxis attendant les passagers dans un nuage de gaz d’échappement, des chevaux se tenaient docilement devant des véhicules aux couleurs vives—des buggies ? Des carrioles ? Quoiqu’on puisse les appeler, ils ressemblaient à des boîtes munies de grosses fenêtres, certaines avec quatre roues pour les soutenir ou d’autres avec deux, et un siège tout en haut pour le cocher.

Je clignai des yeux, presque en m’arrêtant. Berger me jeta un regard amusé. “Je sais,” dit-elle. “Nous faisons beaucoup de choses différemment ici.”

J’avais remarqué,” répondis-je.

Elle nous amena jusqu’à un des buggies à quatre roues, ou quoique ce pût être. Ça avait de toute evidence été préparé à l’avance; elle dit “Bon après-midi, Earl,” au conducteur, il lui dit en retour “Bon après-midi, ma’am”, et sans aucune autre parole échangée ma valise fit son chemin dans le coffre arrière et nous trois nous mettions en place dans de confortables fauteuils en cuir, Berger et moi face à l’avant et Vanich devant nous tourné vers l’arrière.

Le buggy s’élança dans le trafic et partit vers le bas de la rue. “Est-ce que c’est standard ici ?” demandai-je, en indiquant d’un geste le véhicule.

Le taxi ? Plus ou moins,” dit Berger. “Il y a quelques villes avec des taxis électriques et un bon nombre d’autres avec des taxis à pédales, mais vous trouverez des taxis à cheval partout où il y a un service de taxi tout court. Les autres ne produisent pas de provisions de méthane.”

Je considérai cela. “Mais pas de taxis à essence ou au diesel.”

Pas depuis la Partition, non.”

Cela me parla dans une certaine mesure. “Je me doute que l’embargo y a été pour beaucoup.”

Et bien, en partie. Il y a eu pas mal de contrebande, bien sûr — Chicago étant juste à notre fontière.”

Je grognai. “Et Chicago restant Chicago.” La Cité Libre de Chicago était la plus petite des nations issues de la Partition, et avait compensé cela en étant de très loin la plus effrontément corrompue.

Bon, oui. Mais il n’y a pas eu trop de débouchés pour les produits pétroliers,” continua-t’elle. “Il y a la taxe sur les pots d’échappement, bien sûr, et nous avons aussi perdu une grande part de l’infrastructure requise, pendant la guerre — autoroutes, pipelines, le tout.”

Je suis surpris que votre gouvernement ne subventionne pas la reconstruction."

Nous ne faisons pas les choses comme ça ici,” dit-elle.

Je la gratifiai d’un long regard abassourdi. “De toute evidence, j’ai beaucoup à apprendre,” lui dis-je finalement.

Elle acquiesça. “Les gens du dehors, souvent, oui.”

Je consignai l’expression gens du dehors pour un usage futur. “Une chose sur laquelle je m’interroge depuis que j’ai franchi la frontière,” dis-je alors. “Ou plutôt deux. Vous n’avez vraiment pas de service pour le métanet en République du Lakeland?”

C’est correct,” répondit-elle aussitôt. “Nous avons en fait des stations de brouillage le long des frontières, bien que ça remonte à quinze ou seize ans depuis que nous ayons eu à les utiliser.”

Attendez,” dis-je. “Des stations de brouillage ?”
Mr. Carr,” dit Berger, “depuis la Partition nous avons été victorieux contre trois tentatives de changement de régime et une invasion militaire bien lourde. Toutes les campagnes de changement de régime étaient à cent pour cent coordonnées via le métanet — propagande de saturation via les réseaux sociaux, flashmobs, attaques en nombre, vous connaissez la routine. La troisième s'est évaporée parce que nous avions encastré un interrupteur d'arrêt dans le peu d'infrastructure métanet qui nous restait alors et l'avons éteint, et après ça les législateurs ont voté pour jeter ce qui en restait. Puis quand le Brésil et les Confédérés envahirent en ‘49, une raison pour laquelle ils s'en retirèrent comme un moignon en sang fut que la doctrine militaire de cette époque la leur, la vôtre, celle de tous les autres se fixe sur la disruption de l'infrastructure réseau et des inter-comms en temps réel, et nous n'avons pas ça, donc ils n'avaient littéralement aucune idée de comment nous combattre. Alors, oui, nous avons des stations de brouillage. Si vous aimeriez en visiter une je peux arranger ça.”

J'encaissai ça. “Ça ne sera pas nécessaire,” dis-je alors. “Juste par curiosité, brouillez-vous d'autres choses?”

Plus maintenant. Nous avions l'habitude de brouiller les émissions radio des Confédérés, mais c'est parce qu'ils brouillaient les nôtres. Nous nous sommes mis d'accord il y a trois ans.”

Et la télévision ?”
Perte de temps. Seulement environ trois pour cent de la République est à portée d'une station au sol, et la situation des satellites — bon, je suis sûre que vous en savez au moins autant que moi.”

Je n'étais en aucune façon sûr de ça, mais laissai passer. “Okay, et ça m'amène à ma seconde question. Comment diable prenez-vous des notes alors que vous n'avez pas de veepads?”

Au lieu de répondre, elle adressa un regard dépité à Vanich, qui hocha une fois la tête, comme si mes paroles les avaient mis d'accord sur quelque chose.

J'imagine,” dis-je alors, “que quelqu'un vient de gagner un pari.”

Et ce n'était pas moi,” dit Berger. “Il y a toujours quatre questions que les gens du dehors posent, et il y a toujours une certaine dose de spéculation, dirions-nous, sur laquelle est posée en premier.” Elle tint un doigt levé. “Comment prenez-vous des notes?” Un second. “Comment apprenez-vous ce qui est en train de se passer dans le monde ?” Un troisième. “Comment faites-vous pour contacter des gens ?” un quatrième. “Et comment payez-vous votre note de bar ?”

Je rigolai. “J'en ai une cinquième,” dis-je. “Comment vérifiez-vous des faits sans Métapédia ?”

C'en est une peu courante, Mr. Carr,” dit Vanich. Sa voix était aussi fade et avec aussi peu de traits que son visage. S'il n'était pas espion, décrétai-je, la République de Lakeland utilisait mal ses talents. “Je l'ai entendue ça et là, mais elle est peu courante.”

Pour répondre à votre question,” Berger dit alors, “la plupart des gens utilisent des cahiers en papier.” Elle tira une forme plate et rectangulaire de son sac, l'entrouvrant pour en montrer des pages avec dessus une écriture nette et angulaire, et la rangea de nouveau. “Disponible dans n'importe quel magasin de bureau, mais vous n'aurez pas à vous inquiéter de ça. Il y en a un qui vous attend à votre chambre d'hôtel.”

Merci,” dis-je, essayant de concevoir dans ma tête l'écriture de notes sur des feuilles de papier. Ça s'annonçait à peu près aussi primitif que de les graver dans la pierre avec un ciseau. “Juste par curiosité, quid des autres ? Je comptais poser ces questions dans pas longtemps.”

Assez juste,” dit-elle. “Vous apprendrez ce qui est en train de se passer en lisant un journal ou en écoutant la radio. Vous contactez les gens par téléphone, si vous êtes dans un comté avec du service téléphonique, ou en écrivant une lettre ou en envoyant un radiogramme n'importe où. Vous payez votre note de bar en liquide, et n'importe quel achat plus conséquent avec un chèque — nous avons tout ça préparé pour vous; vous devrez seulement rendre visite à une banque, et il y en a une à un pâté et demi de l'hôtel. Vous vérifiez des faits dans des livres — les vôtres, si vous les avez, ou ceux d'une bibliothèque publique si vous n'en avez pas. Il y en a une antenne à cinq pâtés de votre hòtel.”

Pas aussi commode que d'avoir accès au métanet,” notai-je.

C'est vrai, mais il y a des choses plus importantes que la commodité.”

Comme la survie nationale ?”

J'avais employé les mots comme une sorte de rameau d'olivier, et elle les prit comme tels. “Entre autres choses.”

Elle regarda par la fenêtre, alors, et se tourna dans son siège pour me faire face. “Nous sommes presque à votre hôtel. Je vais devoir revenir au Capitole immédiatement et voir si je peux inculquer un peu de bon sens aux Restos, et Fred a son propre travail à accomplir. D'une manière ou d'une autre, il y aura quelqu'un pour vous amener faire un tour demain. Si vous le souhaitez, après vous être mis à l'aise et avoir pris votre déjeuner, je peux faire venir quelqu'un et vous montrer les sites touristiques, ou quoique ce soit d'autre que vous aimeriez voir.”


Merci,” dis-je, “mais j'aimerais vous suggérer autre chose. J'ai entendu dire que vos rues étaient très sûres.”

Elle approuva. “Je connais le genre de choses auxquelles vous devez faire face à Philadelphie. Nous n'avons pas ce genre d'ennuis ici.”

Dans ce cas, j'aimerais un petit peu me promener aux alentours, de mon côté, et observer le paysage — peut-être visiter la bibliothèque publique que vous avez mentionnée.”

C'était un coup d'épée dans l'eau; je concevais que le gouvernement de Lakeland me voudrait sous l'oeil vigilant d'un chaperon pendant tout le temps où je serais dans le pays. De manière étonnante, elle eut l'air soulagée. “Si ça marche pour vous, ça marche pour nous,” dit-elle. “J'aurai quelqu'un qui vous appellera demain à la première heure — huit heures, si ce n'est pas trop tôt.”

Ça va aller.”

Avec un peu de chance toute cette histoire se sera dissipée d'ici là et le Président Meeker pourra vous recevoir immédiatement.”

On peut l'espérer,” dis-je.

Le taxi se mit à l'arrêt. Un moment plus tard, le conducteur ouvrait la porte. Je leur serrai à tous les deux la main, et descendit sur le trottoir.


[Texte original : John Michael Greer. Traduit de l'anglais par votre serviteur]

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