Ceci
est la traduction en français du troisième article d'une longue
série, postés par John Michael Greer, auteur du blog "The
Archdruid's Report". Voici un lien vers l'article original :
Ce qui suit en est ma traduction vers le français.
Titre original : A Cab Ride
in Toledo
Retrotopia: Une course en
taxi à travers Toledo
Voici la troisième
session d'une exploration de quelques-uns des futurs possibles
abordés sur ce blog, en utilisant l'outillage de la fiction romancée.
Notre narrateur arrive à la
capitale de la République de Lakeland, et davantage de surprises lui
sont réservées.
***********
Le train se rangea en
gare de Toledo avec quelque chose comme dix minutes de retard —
nous avions dû attendre qu'un autre train libère le pont sur le
port de Sandusky Harbor, et ensuite avions roulé le long du rivage
du Lac Erie pendant une demie heure, passant de petites villes
lacustres à du terrain nu pointillé de pins côtiers, avant de
finalement tourner vers l'intérieur en direction de la capitale de
la République de Lakeland. Durant tout le chemin le long de la rive,
je regardai de grosses goélettes à deux ou trois mâts chercher le
vent pour le chevaucher, quelques-unes visiblement en train de sortir
du front de lac de Toledo, quelques autres tout aussi visiblement en
train d'y retourner. Le vaisseau à voile que j'avais repéré au
large de Sandusky n'avait clairement rien d'inhabituel ici.
Une fois le train lancé
vers l'ouest pour rejoindre le centre-ville de Toledo, il y avait
plus de pays fermier — le type vingtième siècle avec des
tracteurs et des pick-ups plutôt que le type dix-neuvième siècle
avec des chevaux de trait et des wagons. Puis s'ensuivit la même
séquence que j'avais observée autour d'autres villes de Lakeland :
les maisons se firent plus fréquentes, les champs laissèrent place
à des jardins maraîchers, et pas trop loin après ça le train
roulait devant des quartiers résidentiels constellés d'écoles, de
parcs, et de regroupements de magasins, zébrés par intervalles par
les pistes de tramways omniprésentes et, ici ou là, franchis par
les tramways eux-mêmes. Les maisons donnèrent finalement lieu aux
entrepôts et usines d'un quartier industriel, et puis aux eaux
sombres de la Maumee River, tourbillonnant et courant sur les pieds
d'une douzaine de ponts.
“Toledo,” appela
par-derrière moi le conducteur. “Terminus, ladies and gentlemen.
Assurez-vous s'il-vous-plaît d'avoir vos bagages et vos possessions
avant de partir, et merci d'avoir pris le train avec nous.”
Comme la voiture où
j'étais atteignit l'autre rive, j'entrevis des alignements de rues
bordées d'arbres, mais ensuite des murs en briques m'obstruèrent la
vue. Quelques-uns des passagers descendirent leurs bagages des
compartiments supérieurs. Moi, j'avais d'autres choses en tête; il
m'était enfin apparu qu'à moins d'obtenir un signal de veepad, je
n'avais aucun moyen d'appeler les gens qui étaient censés me
rencontrer, ni aucun moyen de m'assurer que nous ne nous raterions
pas, aussi avais-je consulté mon veepad une dernière fois, et
retrouvé le même champ noir qu'avant. Je haussai mentalement les
épaules, en décidant d'attendre voir ce qui se passerait.
Le train ralentit
jusqu'à se traîner. La famille d'immigrants en face de moi avait
apparemment repéré quelqu'un en train de les attendre sur le quai,
et ils faisaient des signes de main par la fenêtre. Ils avaient déjà
leurs bagages de sacs plastiques en main, et au moment où le train
se fut arrêté ils soulevèrent leurs sacs et se dirigèrent vers la
sortie. Je fis descendre ma valise de son rangement; le garçon qui
s'était assis à côté de moi revint aider ses parents avec leurs
bagages, et je fis un pas dans l'allée pour suivre les gens devant
moi jusqu'à l'avant de la voiture, et au-dehors, sur le quai.
Un panneau peint de
couleurs vives indiquait PAR ICI POUR LA GARE. Je le suivis avec le
flot de gens. En chemin je dépassai la famille d'immigrants se
tenant là avec une demie douzaine d'autres personnes dans ce qui
ressemblait à des habits Victoriens sortis d'une vid d'Histoire —
la famille de l'épouse, à Ann Arbor, supposais-je — parlant tous
à cent à l'heure. L'épouse avait les larmes aux yeux et rayonnait,
et les deux enfants avaient l'air, pour la première fois depuis que
je les voyais, de peut-être se disposer à sourire un de ces jours.
Je pensai à la conversation que j'avais eue avec le mari, et me
demandai si les choses pouvaient être réellement mieux ici au bas
de l'échelle des revenus.
Je franchis une grande
porte double en verre et en métal pour ce qui devait être la salle
principale de la gare, un énorme espace ouvert sous un plafond
voûté, avec des bancs en longues rangées d'un côté, des
comptoirs de ticket de l'autre, et ce qui ressemblait à une demie
douzaine de restaurants et un bar plus avant vers le milieu. Okay, me
dis-je intérieurement, c'est le moment où j'essaie de trouver
quelqu'un qui a une idée de comment localiser les gens et de comment
se déplacer dans ce pays bizarre.
C'est ce à quoi
j'avais presque fini de penser quand une femme et un homme dans ce
que j'avais fini par étiqueter comme la tenue Bogart se levèrent
d'un des bancs à côté et vinrent à moi. “Mr. Carr?”
Bon, ça a été
facile, pensai-je en me tournant vers eux. Elle était grande pour
une femme, avec des boucles brun-roux débordant de dessous un
chapeau à large bord; il était plus petit d'un certain de nombre de
pouces qu'elle, avec le genre de visage facile à oublier que vous
recherchez lorsque vous embauchez des espions ou des secrétaires
administratifs.
“Je suis Melissa
Berger,” dit la femme, me serrant la main, “et voici Fred
Vanich.” je lui serrai la main aussi. “J'espère que votre voyage
de ce matin n'a pas été trop déconcertant,” continua-t'elle.
Ces derniers mots
étaient assez inattendus pour que j'en rie. “Pas vraiment,”
dis-je. “Bien qu'il y ait eu quelques surprises.”
“J'imagine bien. Si
vous voulez bien me suivre ?”
“Puis-je vous porter
ceci ?” dit Vanich, je lui tendis ma valise et les suivis.
“J'ai bien peur que
nous ayons dû réaménager le planning,” dit Berger comme nous
nous dirigions vers les portes. “Le Président espérait pouvoir
vous rencontrer cet après-midi, après que vous ayez eu le temps de
vous poser à l'hôtel, mais il a eu une crise mineure sur les bras.
Un des partis Restorationnistes dans notre coalition crache un étang
de feu et de soufre pour un des points sur une ligne d'un décrêt
d'appropriations. Ça va se dissiper d'ici un jour ou deux, mais —
bon, je suis sûre que vous savez comment ça se passe.”
“Oui,” dis-je.
“Ellen a dû avoir à traiter ce genre de choses à peu près un
jour sur deux depuis l'élection.”
“Ça
a été un sacré chamboulement,” dit-elle.
J’approuvai.
“Nous avons été assez contents du résultat final.”
Dehors
l’air était vif et sec, apportant les premières saveurs de
l’hiver approchant. Les arbres garnissant la rue s’aggripaient
encore à quelques feuilles d’un brun flétri. Juste au-delà des
arbres, là où je m’étais préparé
à voir des taxis attendant
les passagers dans un nuage de gaz d’échappement, des chevaux se
tenaient docilement devant des véhicules aux couleurs vives—des
buggies ? Des carrioles ? Quoiqu’on puisse les appeler, ils
ressemblaient à des boîtes munies de grosses fenêtres, certaines
avec quatre roues pour les soutenir ou d’autres avec deux, et un
siège tout en haut pour le cocher.
Je
clignai des yeux, presque en m’arrêtant. Berger me jeta un regard
amusé. “Je sais,” dit-elle. “Nous faisons beaucoup de choses
différemment ici.”
“J’avais
remarqué,” répondis-je.
Elle
nous amena jusqu’à un des buggies à quatre roues, ou quoique ce
pût être. Ça avait de toute evidence été préparé à l’avance;
elle dit “Bon après-midi, Earl,” au conducteur, il lui dit en
retour “Bon après-midi, ma’am”, et sans aucune autre parole
échangée ma valise fit son chemin dans le coffre arrière et nous
trois nous mettions en place dans de confortables fauteuils en cuir,
Berger et moi face à l’avant et Vanich devant nous tourné vers
l’arrière.
Le
buggy s’élança dans le trafic et partit vers le bas de la rue.
“Est-ce que c’est standard ici ?” demandai-je, en indiquant
d’un geste le véhicule.
“Le
taxi ? Plus ou moins,” dit Berger. “Il y a quelques villes avec
des taxis électriques et un bon nombre d’autres avec des taxis à
pédales, mais vous trouverez des taxis à cheval partout où il y a
un service de taxi tout court. Les autres ne produisent pas de
provisions de méthane.”
Je
considérai cela. “Mais pas de taxis à essence ou au diesel.”
“Pas
depuis la Partition, non.”
Cela
me parla dans une certaine mesure. “Je me doute que l’embargo y a
été pour beaucoup.”
“Et
bien, en partie. Il y a eu pas mal de contrebande, bien sûr —
Chicago étant juste à notre fontière.”
Je
grognai. “Et Chicago restant Chicago.” La Cité Libre de
Chicago était la plus petite des nations issues de la Partition, et
avait compensé cela en étant de très loin la plus effrontément
corrompue.
“Bon,
oui. Mais il n’y a pas eu trop de débouchés pour les
produits pétroliers,” continua-t’elle. “Il y a la taxe sur les
pots d’échappement, bien sûr, et nous avons aussi perdu une
grande part de l’infrastructure requise, pendant la guerre —
autoroutes, pipelines, le tout.”
“Je
suis surpris que votre gouvernement ne subventionne pas la
reconstruction."
“Nous
ne faisons pas les choses comme ça ici,” dit-elle.
Je
la gratifiai d’un long regard abassourdi. “De toute evidence,
j’ai beaucoup à apprendre,” lui dis-je finalement.
Elle
acquiesça. “Les gens du dehors, souvent, oui.”
Je
consignai l’expression gens du
dehors pour
un usage futur. “Une chose sur
laquelle je m’interroge depuis que j’ai franchi la frontière,”
dis-je alors. “Ou plutôt deux. Vous n’avez vraiment pas de
service pour le métanet en République du Lakeland?”
“C’est
correct,” répondit-elle aussitôt. “Nous avons en fait des
stations de brouillage le long des frontières, bien que ça remonte
à quinze ou seize ans depuis que nous
ayons eu à les utiliser.”
“Attendez,”
dis-je. “Des stations de brouillage ?”
“Mr.
Carr,” dit Berger, “depuis la Partition nous avons été
victorieux contre trois tentatives de changement de régime et une
invasion militaire bien lourde.
Toutes les campagnes de changement de
régime étaient
à cent pour cent coordonnées via le
métanet
— propagande
de saturation
via les
réseaux sociaux,
flashmobs, attaques
en nombre,
vous
connaissez la routine.
La troisième
s'est évaporée
parce que nous
avions encastré
un
interrupteur d'arrêt dans le peu d'infrastructure
métanet qui
nous restait alors
et l'avons
éteint, et
après ça les législateurs
ont voté
pour jeter ce
qui en restait.
Puis quand le
Brésil
et les
Confédérés
envahirent en
‘49, une
raison pour laquelle
ils s'en
retirèrent comme un moignon en sang
fut que la
doctrine
militaire de
cette époque —
la leur,
la vôtre,
celle de tous
les autres —
se fixe sur
la disruption
de l'infrastructure
réseau et des
inter-comms en temps réel,
et nous
n'avons pas ça,
donc ils
n'avaient littéralement aucune idée de comment nous combattre.
Alors,
oui,
nous avons des
stations de
brouillage. Si
vous aimeriez en visiter une je peux
arranger
ça.”
J'encaissai
ça. “Ça ne sera pas nécessaire,” dis-je alors. “Juste par
curiosité, brouillez-vous d'autres choses?”
“Plus
maintenant. Nous avions l'habitude de brouiller les émissions radio
des Confédérés, mais c'est parce qu'ils brouillaient les nôtres.
Nous nous sommes mis d'accord il y a trois ans.”
“Et
la télévision ?”
“Perte
de temps. Seulement environ trois pour cent de la République est à
portée d'une station au sol, et la situation des satellites — bon,
je suis sûre que vous en savez au moins autant que moi.”
Je
n'étais en aucune façon sûr de ça, mais laissai passer. “Okay,
et ça m'amène à ma seconde question. Comment diable prenez-vous
des notes alors que vous n'avez pas de veepads?”
Au
lieu de répondre, elle adressa un regard dépité à Vanich, qui
hocha une fois la tête, comme si mes paroles les avaient mis
d'accord sur quelque chose.
“J'imagine,”
dis-je alors, “que quelqu'un vient de gagner un pari.”
“Et
ce n'était pas moi,” dit Berger. “Il y a toujours quatre
questions que les gens du dehors posent, et il y a toujours une
certaine dose de spéculation, dirions-nous, sur laquelle est posée
en premier.” Elle tint un doigt levé. “Comment prenez-vous des
notes?” Un second. “Comment apprenez-vous ce qui est en train de
se passer dans le monde ?” Un troisième. “Comment faites-vous
pour contacter des gens ?” un quatrième. “Et comment payez-vous
votre note de bar ?”
Je
rigolai. “J'en ai une cinquième,” dis-je. “Comment
vérifiez-vous des faits sans Métapédia ?”
“C'en
est une peu courante, Mr. Carr,” dit Vanich. Sa voix était aussi
fade et avec aussi peu de traits que son visage. S'il n'était pas
espion, décrétai-je, la République de Lakeland utilisait mal ses
talents. “Je l'ai entendue ça et là, mais elle est peu courante.”
“Pour
répondre à votre question,” Berger dit alors, “la plupart des
gens utilisent des cahiers en papier.” Elle tira une forme plate et
rectangulaire de son sac, l'entrouvrant pour en montrer des pages
avec dessus une écriture nette et angulaire, et la rangea de
nouveau. “Disponible dans n'importe quel magasin de bureau, mais
vous n'aurez pas à vous inquiéter de ça. Il y en a un qui
vous attend à votre chambre d'hôtel.”
“Merci,”
dis-je, essayant de concevoir dans ma tête l'écriture de notes sur
des feuilles de papier. Ça s'annonçait à peu près aussi primitif
que de les graver dans la pierre avec un ciseau. “Juste par
curiosité, quid des autres ? Je comptais poser ces questions dans
pas longtemps.”
“Assez
juste,” dit-elle. “Vous apprendrez ce qui est en train de se
passer en lisant un journal ou en écoutant la radio. Vous contactez
les gens par téléphone, si vous êtes dans un comté avec du
service téléphonique, ou en écrivant une lettre ou en envoyant un
radiogramme n'importe où. Vous payez votre note de bar en liquide,
et n'importe quel achat plus conséquent avec un chèque — nous
avons tout ça préparé pour vous; vous devrez seulement rendre
visite à une banque, et il y en a une à un pâté et demi de
l'hôtel. Vous vérifiez des faits dans des livres — les vôtres,
si vous les avez, ou ceux d'une bibliothèque publique si vous n'en
avez pas. Il y en a une antenne à cinq pâtés de votre hòtel.”
“Pas
aussi commode que d'avoir accès au métanet,” notai-je.
“C'est
vrai, mais il y a des choses plus importantes que la commodité.”
“Comme
la survie nationale ?”
J'avais
employé les mots comme une sorte de rameau d'olivier, et elle les
prit comme tels. “Entre autres choses.”
Elle
regarda par la fenêtre, alors, et se tourna dans son siège pour me
faire face. “Nous sommes presque à votre hôtel. Je vais devoir
revenir au Capitole immédiatement et voir si je peux inculquer un
peu de bon sens aux Restos, et Fred a son propre travail à
accomplir. D'une manière ou d'une autre, il y aura quelqu'un pour
vous amener faire un tour demain. Si vous le souhaitez, après vous
être mis à l'aise et avoir pris votre déjeuner, je peux faire
venir quelqu'un et vous montrer les sites touristiques, ou quoique ce
soit d'autre que vous aimeriez voir.”
“Merci,”
dis-je, “mais j'aimerais vous suggérer autre chose. J'ai entendu
dire que vos rues étaient très sûres.”
Elle
approuva. “Je connais le genre de choses auxquelles vous devez
faire face à Philadelphie. Nous n'avons pas ce genre d'ennuis ici.”
“Dans
ce cas, j'aimerais un petit peu me promener aux alentours, de mon
côté, et observer le paysage — peut-être visiter la bibliothèque
publique que vous avez mentionnée.”
C'était
un coup d'épée dans l'eau; je concevais que le gouvernement de
Lakeland me voudrait sous l'oeil vigilant d'un chaperon pendant tout
le temps où je serais dans le pays. De manière étonnante, elle eut
l'air soulagée. “Si ça marche pour vous, ça marche pour nous,”
dit-elle. “J'aurai quelqu'un qui vous appellera demain à la
première heure — huit heures, si ce n'est pas trop tôt.”
“Ça
va aller.”
“Avec
un peu de chance toute cette histoire se sera dissipée d'ici là et
le Président Meeker pourra vous recevoir immédiatement.”
“On
peut l'espérer,” dis-je.
Le
taxi
se
mit à l'arrêt.
Un
moment
plus
tard,
le
conducteur ouvrait la porte.
Je
leur serrai à tous les deux la main,
et
descendit sur le trottoir.
[Texte original : John Michael Greer. Traduit de l'anglais par votre serviteur]
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