Ceci
est la traduction en français du quatrième article d'une longue
série, postés par John Michael Greer, auteur du blog "The
Archdruid's Report". Voici un lien vers l'article original :
http://thearchdruidreport.blogspot.fr/2015/09/retrotopia-public-utilities-private.html
Ce qui suit en est ma traduction vers le français.
Titre original
: Public Utilities, Private Goods
Retrotopia: Services publics, Biens privés
Voici
la quatrième session d'une exploration de quelques-uns des futurs
possibles abordés sur ce blog, en utilisant l'outillage de la fiction
romancée. Notre narrateur, étant arrivé à la capitale de la
République de Lakeland, découvre que les choses y sont encore plus
étranges qu'il ne le pensait...
***********
J'avais
déjà deviné que la réception de l'hôtel ne ressemblerait
probablement pas à celles que j'avais l'habitude de voir ailleurs,
et je ne fus donc pas étonné. Au lieu d'avoir les lumières crues,
les caméras de sécurité, et les kiosques d'enregistrement
automatisés dont j'avais l'habitude, elle avait un espace
confortable avec des canapés et des chaises sur le pourtour, de
délicats chandeliers au-dessus, le tout flanqué par deux ou trois
bureaux tenus par de vrais êtres humains; sur l'autre flanc, des
portes en verre encadré de bois menaient à ce qui avait l'air d'un
restaurant avec de vrais serveurs et des repas complets. Un groom —
était-ce le bon terme ?—arriva en trottinant pour prendre ma
valise dès que j'eus passé la porte, dit quelque chose de
plaisant, et m'accompagna au bureau de réception.
“J'ai
réservé,”
dis-je au réceptionniste. “Le nom, c'est Peter Carr.”
Je
m'étais demandé si l'hôtel s'avèrerait utiliser un système
informatique à l'ancienne avec clavier et écran, mais apparemment
même ça c'était trop complexe pour les usages locaux. À la
place, l'employé sortit un classeur à anneaux, l'ouvrit, et trouva
ma réservation, en à peu près autant de temps que ça n'aurait
pris de rentrer le nom sur un veepad et d'attendre qu'une réponse
arrive du Cloud. “Bienvenue à l'Hôtel Capitole, Mr. Carr. Nous
vous aurons ici pour une quinzaine de nuits.”
“C'est
exact.”
“On
dirait que tout est payé d'avance.
Si vous voulez bien signer ici.” Elle me tendit un bloc-notes
avec une feuille de papier dessus et un stylo à bille comme
autrefois. Heureusement je n'avais pas vraiment oublié comment
fournir une signature non-digitale, et je
signai
sur la ligne du
bas. “Tout ce que vous commandez ici au restaurant” — elle fit
un geste vers les portes du côté le plus distant de la pièce “
— ou pour le service en chambre peut se
facturer
sur le compte de la chambre. Combien de clés voudrez-vous ?”
“Juste
une.”
Elle
ouvrit un tiroir et en sortit, je le dis aussi honnêtement que je
le dirai à Saint-Pierre !, une clé en métal avec un porte-clé et
une étiquette portant le numéro de chambre. “Voilà pour vous.
Les escaliers sont juste dans le hall; si vous avez besoin de
l'ascenceur c'est sur la gauche. Y a-t'il quoi que ce soit d'autre
que je puisse faire pour vous ? Profitez de votre séjour, Mr.
Carr.”
Je
la remerciai et pris vers le hall avec le groom dans mon sillage. Ma
chambre était au deuxième étage et les escaliers n'avaient pas
l'air trop éprouvants, aussi lui demandai-je, “Ça vous gêne si
on prend les escaliers ?"
“Aucunement,”
dit-il. “Fait partie du job.”
Nous
entamions les escaliers. “Vous en trouvez beaucoup ici, des gens
venant de l'extérieur de la République de Lakeland ?”
“Tout
le temps.
Le Capitole est juste à quatre pâtés de maisons, et Embassy Row*
est sur le chemin. Nous recevions le ministre des affaires
étrangères du Québec** la toute dernière semaine.”
“Sans
blagues”.
Il y avait eu des rumeurs pendant des années que les Québecois**
commençaient tacitement à ignorer l'embargo avant même que le
Canada n'éclate; nous avions des relations correctes avec
Montréal** de nos jours, mais ça n'avait pas toujours été le
cas, et donc n'importe quelle nouvelle de ce qui se passait entre le
Québec et la République de Lakeland valait bien mon attention.
“Grosse visite officielle, ou quoi ?”
“Tout à fait, ouais,” dit le groom. “Dame vraiment gentille. Faisait envoyer une bouteille de champagne jusqu'à sa chambre tous les matins à la première heure.”
Je
rigolai. “Sacré petit-déjeuner.”
“Nah, le petit-déjeuner était deux ou trois heures plus tard, avec davantage de champagne. Allez comprendre.”
Nous parvînmes au deuxième étage, quittâmes l'escalier, et descendîmes le hall jusqu'à ma chambre. “Vous pouvez le laisser devant la porte,” dis-je, en désignant la valise. “Merci.”
“Pas de quoi.”
Je n'avais aucun argent de Lakeland pour son pourboire, mais je devinais que la liasse de billets d'Atlantic en ma possession feraient l'affaire. J'avais heureusement raison; il sourit, me remercia, et se redirigea vers l'escalier.
La chambre était plus grande que je m'y attendais, avec un lit queen-size d'un côté et un bureau flanqué d'une penderie de l'autre. Je savais qu'il n'y aurait pas de veebox, cependant je pensais qu'il aurait pu y avoir un écran ou même une télé à l'ancienne dans la chambre. Mais, coup du sort... Les seules choses même vaguement électroniques étaient un téléphone sur le bureau et une espèce de boîte sur la penderie qui portait des haut-parleurs et quelques aiguilles — une radio, je supposai, et décidai de reporter son allumage à plus tard. Des fenêtres à rideaux sur le mur en face dispensaient une lumière diffuse; j'y allai et écartai grand les rideaux.
Le groom n'avait pas plaisanté. C'était là le dôme du Capitole, à moitié terminé, en plein devant moi, s'élevant au-dessus de la ligne brisée des toitures. Ça serait commode, je décidai, et laissai les rideaux retomber.
Je mis en place mes affaires, puis me mis au bureau et à la grosse enveloppe de papier jaunâtre posée sur le dessus. Dedans se trouvait le cahier que Melissa Berger avait mentionné, deux ou trois crayons, un paquet de papiers qui avaient, imprimé en-travers du dessus de chaque feuille, “BANK OF TOLEDO”, une carte d'identité avec mon nom et ma photo dessus, un portefeuille qui était assez clairement destiné à contenir de l'argent et la carte, et une lettre suivant le protocole gouvernemental me souhaitant la bienvenue à Toledo dans les termes insipides habituels, au-dessus de la signature du Président Meeker. Et puis il y avait une demie-douzaine de pages d'instructions sur comment se débrouiller en République de Lakeland, qui recouvraient tout depuis les pourboires d'usage (j'avais surchargé celui du groom, mais sans extravagance) jusqu'à qui contacter dans tel ou tel genre d'urgence. J'acquiesçai; clairement le groom n'était pas en train d'exagérer quand il avait mentionné un tas d'invités étrangers.
J'abandonnai mon veepad dans un tiroir du bureau et prit le portefeuille avec quelques-uns des papiers calés dans la poche vide. Chaque chose en son temps, je décidai : rendre visite à la banque régler l'histoire de l'argent, puis prendre à déjeuner et faire un bout de promenade.
En bas à la réception, le concierge était derrière son bureau. “Puis-je vous aider ?”
“S'il-vous-plaît. J'ai besoin de savoir où on peut trouver la Banque —” Tout d'un coup je ne pouvais pas me rappeler le nom, et attrapai les papiers dans ma poche.
“Par la porte,” dit le concierge, “prenez à gauche, allez un pâté et demi tout droit, et vous vous retrouverez juste devant.”
Je
l'observai. “Vous n'avez pas besoin de savoir quelle banque ?”
“Il
y en
a
une seule en ville.”
Cela
me surprit, bien que je réussis à ne pas le montrer. “Okay,
merci.”
“Très
bonne journée,”
dit-il.
Je
franchis les portes, tournai à gauche, et commençai à suivre le
trottoir. Un vent froid et humide soufflait contre moi, poussant des
lambeaux de nuages à travers le ciel, et je ne mis pas très
longtemps à ressentir
pourquoi la plupart des autres personnes sur le trottoir portaient
des chapeaux et de longs manteaux; elles avaient l'air d'avoir
beaucoup plus chaud que moi. Quoique,
Philadelphie a pas mal de jours
froids, et j'étais habitué à la manière qu'a le gel de pénétrer
les costumes de bureau en bioplastique. Ce qui m'ennuyait un peu, ou
pas qu'un peu, était la façon qu'avaient mes habits de me faire
détonner comme une verrue.
Avec
le recul, c'était amusant. Tout le reste du monde sur le trottoir
avait l'air de figurants venant d'une demie douzaine de vids
d'Histoire prises au hasard, tout depuis les fédoras et les impers
jusqu'au genre de trucs à la dernière mode de quand Toledo était
une ville pionnière, et me voilà moi, la seule personne en ville
en tenue moderne — et vous pouvez deviner vous-mêmes qui est-ce
qui avait l'air déplacé.
Les adultes m'adressèrent des regards abassourdis et ensuite
faisaient comme si de
rien
n'était,
mais les gamins me fixaient avec de grands yeux comme si j'avais
deux têtes en trop ou je ne sais quoi. Comme je le disais, c'était
amusant avec le recul, mais sur le moment cela me causa un inconfort
prononcé, et je fus content d'atteindre la banque.
C'était
une construction en brique à trois étages sur un coin de rue.
Heureusement il y avait BANK OF TOLEDO — AGENCE DU CAPITOLE
au-dessus des portes, ou je l'aurais probablement ratée,
puisqu'elle ne ressemblait en rien aux banques dont j'avais
l'habitude. L'intérieur était encore plus bizarre : pas de caméras
de sécurité, pas de guichets automatiques, pas de gardes en casque
et gilet pare-balles parcourant le balcon en guettant les ennuis,
juste a lobby avec un accueil derrière la porte et une queue rapide
d'habitués attendant leurs conseillers. La réceptionniste me salua
avec un joyeux “Salut, que pouvons-nous faire pour vous
aujourd'hui ?” Je sortis les papiers de banque, et une minute ou
deux après étais introduit dans un des trois petits espaces de
bureau en-deça de la grande réception.
De
l'autre côté du bureau se trouvait un homme Afroaméricain d'âge
moyen avec une barbe nettement taillée. “Je suis Larry Jones,”
dit-il, se levant pour me serrer la main. “Enchanté de vous
connaître, Mr.—”
“Carr,”
dis-je. “Peter Carr.” Nous laissâmes de côté les formalités
pour nous assoir; je lui tendis les papiers; il les vérifia, nous
eûmes une discussion à propos de quelques détails, et il
déverrouilla alors un tiroir de son bureau pour en retirer une
grosse enveloppe.
“Okay,”
opina-t'il. “Tout est bon. La seule question que j'aurais à ce
stade est, est-ce que vous avez déjà utilisé du liquide ou des
chèques auparavant.”
“J'imagine,”
dis-je, “que vous posez cette question raisonnablement souvent.”
“Ces
temps-ci,
oui,” me répondit-il. “Un brin de changement depuis avant le
Traité.”
“Pardi.
La réponse, cependant, est pour
le
liquide, oui; pour
les
chèques — bon, j'en ai vu quelques-uns.”
“Okay,
comme il se doit.” Il eut l'air soulagé, et je me demandai
combien de gens de pays sans cash il avait dûs
guider pour
tous les
détails du
comptage de pièces. “Voici votre chéquier,” dit-il, retirant
le truc de l'enveloppe, et puis l'ouvrant pour me montrer comment
rédiger un chèque. “En haut ici,” il me dit, en maintenant
ouvert une espèce de cahier sur le devant, “là où vous gardez
un suivi de combien vous avez dépensé.” Il dût percevoir mon
expression, car il se fendit d'un large sourire et dit, “Beaucoup
de temps
depuis que vous avez fait des maths avec un crayon, je parie.”
“Ça
dépend de combien de temps on compte depuis jamais,”
lui indiquai-je.
Il
rit. “Touché
!
Un plaisir de vous dire qu'on peut vous aider pour ça, aussi.” Il
ouvrit un des autres tiroirs de son bureau, me tendit une petite
forme plate en laiton. “Ceci est une calculette mécanique,”
dit-il. “Ça
vous
fait les additions et les soustractions.”
Je
pris la chose, en posant dessus un regard dérouté. “Je ne savais
pas qu'on pouvait faire ça sans électronique.”
“Je
crois que nous sommes le seul pays sur terre qui les fait encore.”
Il
me montra comment utiliser le stylet
pour
faire défiler les chiffres de haut en bas.
Une
fois que j'eus pris le pli,
je
le remerciai
en
fourrant la calculette et le chéquier dans ma poche.
“Auriez-vous
une
minute?” je
lui demandai alors.
“J'ai
deux ou trois
questions sur
la manière dont vous faites les choses ici —
sur
les banques,
en
grande partie.”
“Pour
sûr,”
dit-il.
“Posez-les.”
“Le
concierge à
l'hôtel
a
dit
qu'il
y a seulement une banque ici à
Toledo. Est-ce
vrai partout en République de
Lakeland ?”
“Oui,
si
vous parlez de banque aux particuliers.”
“Est-ce
la même banque partout ?”
“Juste
ciel,
non.
Chaque
comté et chaque ville de toute taille
a
sa propre banque,
comme
elle a son propre secteur d'eau et d'égoût et tout le reste.”
“On
dirait que vous parlez d'un service public,”
dis-je,
dérouté.
“C'est
exactement ce dont il s'agit.
Et
encore,
c'est
juste
de
la banque aux particuliers.
Nous
avons ici des banques privées d'entreprise,
mais
celles-ci font seulement de la banque d'investissement —
elles
ne sont pas autorisées à proposer des comptes d'épargnes ou de
chèques,
des
prêts aux clients,
des
services aux
petites entreprises,
ce
genre de choses,
tout
comme nous ne sommes autorisés à aucune sorte de pratique
banquière d'investissement.”
Je
secouai la tête, interloqué. “Pourquoi cette restriction ?”
“Et
bien,
ça
faisait autrefois force de loi
aux
Etats-Unis,
depuis
les années
1930 jusqu'aux
années 80
ou
alentour,
et
ça marchait plutôt bien —
ce
fut après qu'ils aient changé la loi que l'économie
a
véritablement commencé à dérailler,
vous
savez.
Aussi
notre
législature
a
amendé
la
loi peu après la
Partition, et
ça a marché plutôt bien pour nous, également.”
“Je
ne crois pas que les banques étaient des services publics à
l'époque,”
objectai-je.
“Non,
c'était
surtout encore
avant,
et
seulement quelques banques,”
m'accorda-t'il.
“Le
truc,
c'est
que, de notre point de vue, il y a quelques choses que
l'industrie
privée
fait
vraiment bien
et
quelques choses
qu'elle
ne fait pas bien du tout,
et
les services publics
comme l'eau,
le
tout-à-l'égoût,
l'électricité,
les
transports en communs,
la
banque aux particuliers,
ce
genre de choses —
celles-là
marchent mieux
quand
vous ne laissez pas des intérêts privés
les
pomper par
profit. Je
sais que vous faites les choses différemment par chez vous.”
“Assez
vrai.
Mais
n'est-ce pas plus
efficient de
laisser ces choses-là à l'industrie
privée ?”
“Cela
dépend,
Mr. Carr, de
ce que vous entendez par
efficience.”
Cela
m'intrigua. “Allez-y, continuez.”
De
façon inattendue, il rigola. “Je donne un exposé là-dessus tous
les ans à une des associations d'école à domicile en ville.
L'efficience est toujours un ratio — plus ou moins efficient pour
produire une sortie en termes d'une entrée donnée. Un processus
chimique est efficient si ça apporte davantage de produit pour la
même quantité de matières premières, ou la même quantité
d'énergie, ou ce que vous voulez. On fait constamment parler les
gens de l'extérieur de comment ceci ou cela serait plus efficient
que ce que nous faisons, et vous savez quoi ? Aucun d'entre eux ne
semble être capable de répondre à une simple question : efficient
pour quelle sortie, en termes de quelle entrée ?”
Je
voyais où est-ce que ça nous amenait, et décidai d'approcher par
un autre angle. “Et avoir des banques aux particuliers comme
services publics,” dis-je. “Est-ce que c'est plus efficient pour
quelque sortie en termes de quelque entrée ?”
“Nous
ne nous soucions pas tant de cela,”
dit
le
banquier.
“La
question qui
compte
pour
le plus de gens ici
est
beaucoup plus simple :
est-ce
que ça marche ou pas ?”
“Comment
jugez-vous de
ça
?”
“L'Histoire,
Mr. Carr,” il
me dit.
Il
souriait à nouveau.
“L'Histoire.”
[NdT]
*
Embassy = une ambassade, Row = la rangée
**
Québec, Québequois, Montréal : avec l'accent dans le texte
original.
[Texte original : John Michael Greer. Traduit de l'anglais par votre serviteur]
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