Friday, 20 November 2015

Retrotopia - Episode 4 (John Michael Greer)


Ceci est la traduction en français du quatrième article d'une longue série, postés par John Michael Greer, auteur du blog "The Archdruid's Report". Voici un lien vers l'article original :

http://thearchdruidreport.blogspot.fr/2015/09/retrotopia-public-utilities-private.html
Ce qui suit en est ma traduction vers le français.
Titre original : Public Utilities, Private Goods

Retrotopia: Services publics, Biens privés


 
Voici la quatrième session d'une exploration de quelques-uns des futurs possibles abordés sur ce blog, en utilisant l'outillage de la fiction romancée. Notre narrateur, étant arrivé à la capitale de la République de Lakeland, découvre que les choses y sont encore plus étranges qu'il ne le pensait...

***********
 
J'avais déjà deviné que la réception de l'hôtel ne ressemblerait probablement pas à celles que j'avais l'habitude de voir ailleurs, et je ne fus donc pas étonné. Au lieu d'avoir les lumières crues, les caméras de sécurité, et les kiosques d'enregistrement automatisés dont j'avais l'habitude, elle avait un espace confortable avec des canapés et des chaises sur le pourtour, de délicats chandeliers au-dessus, le tout flanqué par deux ou trois bureaux tenus par de vrais êtres humains; sur l'autre flanc, des portes en verre encadré de bois menaient à ce qui avait l'air d'un restaurant avec de vrais serveurs et des repas complets. Un groom — était-ce le bon terme ?—arriva en trottinant pour prendre ma valise dès que j'eus passé la porte, dit quelque chose de plaisant, et m'accompagna au bureau de réception.
 
J'ai réservé,” dis-je au réceptionniste. “Le nom, c'est Peter Carr.”
 
Je m'étais demandé si l'hôtel s'avèrerait utiliser un système informatique à l'ancienne avec clavier et écran, mais apparemment même ça c'était trop complexe pour les usages locaux. À la place, l'employé sortit un classeur à anneaux, l'ouvrit, et trouva ma réservation, en à peu près autant de temps que ça n'aurait pris de rentrer le nom sur un veepad et d'attendre qu'une réponse arrive du Cloud. “Bienvenue à l'Hôtel Capitole, Mr. Carr. Nous vous aurons ici pour une quinzaine de nuits.”
 
C'est exact.”
 
On dirait que tout est payé d'avance. Si vous voulez bien signer ici.” Elle me tendit un bloc-notes avec une feuille de papier dessus et un stylo à bille comme autrefois. Heureusement je n'avais pas vraiment oublié comment fournir une signature non-digitale, et je signai sur la ligne du bas. “Tout ce que vous commandez ici au restaurant” — elle fit un geste vers les portes du côté le plus distant de la pièce “ — ou pour le service en chambre peut se facturer sur le compte de la chambre. Combien de clés voudrez-vous ?”
 
Juste une.”
 
Elle ouvrit un tiroir et en sortit, je le dis aussi honnêtement que je le dirai à Saint-Pierre !, une clé en métal avec un porte-clé et une étiquette portant le numéro de chambre. “Voilà pour vous. Les escaliers sont juste dans le hall; si vous avez besoin de l'ascenceur c'est sur la gauche. Y a-t'il quoi que ce soit d'autre que je puisse faire pour vous ? Profitez de votre séjour, Mr. Carr.”
 
Je la remerciai et pris vers le hall avec le groom dans mon sillage. Ma chambre était au deuxième étage et les escaliers n'avaient pas l'air trop éprouvants, aussi lui demandai-je, “Ça vous gêne si on prend les escaliers ?"
 
Aucunement,” dit-il. “Fait partie du job.”
 
Nous entamions les escaliers. “Vous en trouvez beaucoup ici, des gens venant de l'extérieur de la République de Lakeland ?”
 
Tout le temps. Le Capitole est juste à quatre pâtés de maisons, et Embassy Row* est sur le chemin. Nous recevions le ministre des affaires étrangères du Québec** la toute dernière semaine.”
 
Sans blagues”. Il y avait eu des rumeurs pendant des années que les Québecois** commençaient tacitement à ignorer l'embargo avant même que le Canada n'éclate; nous avions des relations correctes avec Montréal** de nos jours, mais ça n'avait pas toujours été le cas, et donc n'importe quelle nouvelle de ce qui se passait entre le Québec et la République de Lakeland valait bien mon attention. “Grosse visite officielle, ou quoi ?”

“Tout à fait, ouais,” dit le groom. “Dame vraiment gentille. Faisait envoyer une bouteille de champagne jusqu'à sa chambre tous les matins à la première heure.”
 
Je rigolai. “Sacré petit-déjeuner.”

“Nah, le petit-déjeuner était deux ou trois heures plus tard, avec davantage de champagne. Allez comprendre.”

Nous parvînmes au deuxième étage, quittâmes l'escalier, et descendîmes le hall jusqu'à ma chambre. “Vous pouvez le laisser devant la porte,” dis-je, en désignant la valise. “Merci.”

“Pas de quoi.”

Je n'avais aucun argent de Lakeland pour son pourboire, mais je devinais que la liasse de billets d'Atlantic en ma possession feraient l'affaire. J'avais heureusement raison; il sourit, me remercia, et se redirigea vers l'escalier.

La chambre était plus grande que je m'y attendais, avec un lit queen-size d'un côté et un bureau flanqué d'une penderie de l'autre. Je savais qu'il n'y aurait pas de veebox, cependant je pensais qu'il aurait pu y avoir un écran ou même une télé à l'ancienne dans la chambre. Mais, coup du sort... Les seules choses même vaguement électroniques étaient un téléphone sur le bureau et une espèce de boîte sur la penderie qui portait des haut-parleurs et quelques aiguilles — une radio, je supposai, et décidai de reporter son allumage à plus tard. Des fenêtres à rideaux sur le mur en face dispensaient une lumière diffuse; j'y allai et écartai grand les rideaux.

Le groom n'avait pas plaisanté. C'était là le dôme du Capitole, à moitié terminé, en plein devant moi, s'élevant au-dessus de la ligne brisée des toitures. Ça serait commode, je décidai, et laissai les rideaux retomber.

Je mis en place mes affaires, puis me mis au bureau et à la grosse enveloppe de papier jaunâtre posée sur le dessus. Dedans se trouvait le cahier que Melissa Berger avait mentionné, deux ou trois crayons, un paquet de papiers qui avaient, imprimé en-travers du dessus de chaque feuille, “BANK OF TOLEDO”, une carte d'identité avec mon nom et ma photo dessus, un portefeuille qui était assez clairement destiné à contenir de l'argent et la carte, et une lettre suivant le protocole gouvernemental me souhaitant la bienvenue à Toledo dans les termes insipides habituels, au-dessus de la signature du Président Meeker. Et puis il y avait une demie-douzaine de pages d'instructions sur comment se débrouiller en République de Lakeland, qui recouvraient tout depuis les pourboires d'usage (j'avais surchargé celui du groom, mais sans extravagance) jusqu'à qui contacter dans tel ou tel genre d'urgence. J'acquiesçai; clairement le groom n'était pas en train d'exagérer quand il avait mentionné un tas d'invités étrangers.

J'abandonnai mon veepad dans un tiroir du bureau et prit le portefeuille avec quelques-uns des papiers calés dans la poche vide. Chaque chose en son temps, je décidai : rendre visite à la banque régler l'histoire de l'argent, puis prendre à déjeuner et faire un bout de promenade.

En bas à la réception, le concierge était derrière son bureau. “Puis-je vous aider ?”

“S'il-vous-plaît. J'ai besoin de savoir où on peut trouver la Banque —” Tout d'un coup je ne pouvais pas me rappeler le nom, et attrapai les papiers dans ma poche.

“Par la porte,” dit le concierge, “prenez à gauche, allez un pâté et demi tout droit, et vous vous retrouverez juste devant.”
 
Je l'observai. “Vous n'avez pas besoin de savoir quelle banque ?”
 
Il y en a une seule en ville.”
 
Cela me surprit, bien que je réussis à ne pas le montrer. “Okay, merci.”
 
Très bonne journée,” dit-il.
 
Je franchis les portes, tournai à gauche, et commençai à suivre le trottoir. Un vent froid et humide soufflait contre moi, poussant des lambeaux de nuages à travers le ciel, et je ne mis pas très longtemps à ressentir pourquoi la plupart des autres personnes sur le trottoir portaient des chapeaux et de longs manteaux; elles avaient l'air d'avoir beaucoup plus chaud que moi. Quoique, Philadelphie a pas mal de jours froids, et j'étais habitué à la manière qu'a le gel de pénétrer les costumes de bureau en bioplastique. Ce qui m'ennuyait un peu, ou pas qu'un peu, était la façon qu'avaient mes habits de me faire détonner comme une verrue.
 
Avec le recul, c'était amusant. Tout le reste du monde sur le trottoir avait l'air de figurants venant d'une demie douzaine de vids d'Histoire prises au hasard, tout depuis les fédoras et les impers jusqu'au genre de trucs à la dernière mode de quand Toledo était une ville pionnière, et me voilà moi, la seule personne en ville en tenue moderne — et vous pouvez deviner vous-mêmes qui est-ce qui avait l'air déplacé. Les adultes m'adressèrent des regards abassourdis et ensuite faisaient comme si de rien n'était, mais les gamins me fixaient avec de grands yeux comme si j'avais deux têtes en trop ou je ne sais quoi. Comme je le disais, c'était amusant avec le recul, mais sur le moment cela me causa un inconfort prononcé, et je fus content d'atteindre la banque.
 
C'était une construction en brique à trois étages sur un coin de rue. Heureusement il y avait BANK OF TOLEDO — AGENCE DU CAPITOLE au-dessus des portes, ou je l'aurais probablement ratée, puisqu'elle ne ressemblait en rien aux banques dont j'avais l'habitude. L'intérieur était encore plus bizarre : pas de caméras de sécurité, pas de guichets automatiques, pas de gardes en casque et gilet pare-balles parcourant le balcon en guettant les ennuis, juste a lobby avec un accueil derrière la porte et une queue rapide d'habitués attendant leurs conseillers. La réceptionniste me salua avec un joyeux “Salut, que pouvons-nous faire pour vous aujourd'hui ?” Je sortis les papiers de banque, et une minute ou deux après étais introduit dans un des trois petits espaces de bureau en-deça de la grande réception.
 
De l'autre côté du bureau se trouvait un homme Afroaméricain d'âge moyen avec une barbe nettement taillée. “Je suis Larry Jones,” dit-il, se levant pour me serrer la main. “Enchanté de vous connaître, Mr.—”
 
Carr,” dis-je. “Peter Carr.” Nous laissâmes de côté les formalités pour nous assoir; je lui tendis les papiers; il les vérifia, nous eûmes une discussion à propos de quelques détails, et il déverrouilla alors un tiroir de son bureau pour en retirer une grosse enveloppe.
 
Okay,” opina-t'il. “Tout est bon. La seule question que j'aurais à ce stade est, est-ce que vous avez déjà utilisé du liquide ou des chèques auparavant.”
 
J'imagine,” dis-je, “que vous posez cette question raisonnablement souvent.”
 
Ces temps-ci, oui,” me répondit-il. “Un brin de changement depuis avant le Traité.”
 
Pardi. La réponse, cependant, est pour le liquide, oui; pour les chèques — bon, j'en ai vu quelques-uns.”
 
Okay, comme il se doit.” Il eut l'air soulagé, et je me demandai combien de gens de pays sans cash il avait dûs guider pour tous les détails du comptage de pièces. “Voici votre chéquier,” dit-il, retirant le truc de l'enveloppe, et puis l'ouvrant pour me montrer comment rédiger un chèque. “En haut ici,” il me dit, en maintenant ouvert une espèce de cahier sur le devant, “là où vous gardez un suivi de combien vous avez dépensé.” Il dût percevoir mon expression, car il se fendit d'un large sourire et dit, “Beaucoup de temps depuis que vous avez fait des maths avec un crayon, je parie.”
 
Ça dépend de combien de temps on compte depuis jamais,” lui indiquai-je.
 
Il rit. “Touché ! Un plaisir de vous dire qu'on peut vous aider pour ça, aussi.” Il ouvrit un des autres tiroirs de son bureau, me tendit une petite forme plate en laiton. “Ceci est une calculette mécanique,” dit-il. “Ça vous fait les additions et les soustractions.”
 
Je pris la chose, en posant dessus un regard dérouté. “Je ne savais pas qu'on pouvait faire ça sans électronique.”
 
Je crois que nous sommes le seul pays sur terre qui les fait encore.” Il me montra comment utiliser le stylet pour faire défiler les chiffres de haut en bas. Une fois que j'eus pris le pli, je le remerciai en fourrant la calculette et le chéquier dans ma poche.
 
Auriez-vous une minute?” je lui demandai alors. “J'ai deux ou trois questions sur la manière dont vous faites les choses ici sur les banques, en grande partie.”
 
Pour sûr,” dit-il. “Posez-les.”
 
Le concierge à l'hôtel a dit qu'il y a seulement une banque ici à Toledo. Est-ce vrai partout en République de Lakeland ?”
 
Oui, si vous parlez de banque aux particuliers.”
 
Est-ce la même banque partout ?”
 
Juste ciel, non. Chaque comté et chaque ville de toute taille a sa propre banque, comme elle a son propre secteur d'eau et d'égoût et tout le reste.”
 
On dirait que vous parlez d'un service public,” dis-je, dérouté.
 
C'est exactement ce dont il s'agit. Et encore, c'est juste de la banque aux particuliers. Nous avons ici des banques privées d'entreprise, mais celles-ci font seulement de la banque d'investissement elles ne sont pas autorisées à proposer des comptes d'épargnes ou de chèques, des prêts aux clients, des services aux petites entreprises, ce genre de choses, tout comme nous ne sommes autorisés à aucune sorte de pratique banquière d'investissement.”
 
Je secouai la tête, interloqué. “Pourquoi cette restriction ?”
 
Et bien, ça faisait autrefois force de loi aux Etats-Unis, depuis les années 1930 jusqu'aux années 80 ou alentour, et ça marchait plutôt bien ce fut après qu'ils aient changé la loi que l'économie a véritablement commencé à dérailler, vous savez. Aussi notre législature a amendé la loi peu après la Partition, et ça a marché plutôt bien pour nous, également.”
 
Je ne crois pas que les banques étaient des services publics à l'époque,” objectai-je.
 
Non, c'était surtout encore avant, et seulement quelques banques,” m'accorda-t'il. “Le truc, c'est que, de notre point de vue, il y a quelques choses que l'industrie privée fait vraiment bien et quelques choses qu'elle ne fait pas bien du tout, et les services publics comme l'eau, le tout-à-l'égoût, l'électricité, les transports en communs, la banque aux particuliers, ce genre de choses celles-là marchent mieux quand vous ne laissez pas des intérêts privés les pomper par profit. Je sais que vous faites les choses différemment par chez vous.”
 
Assez vrai. Mais n'est-ce pas plus efficient de laisser ces choses-là à l'industrie privée ?”
 
Cela dépend, Mr. Carr, de ce que vous entendez par efficience.”
 
Cela m'intrigua. “Allez-y, continuez.”
 
De façon inattendue, il rigola. “Je donne un exposé là-dessus tous les ans à une des associations d'école à domicile en ville. L'efficience est toujours un ratio — plus ou moins efficient pour produire une sortie en termes d'une entrée donnée. Un processus chimique est efficient si ça apporte davantage de produit pour la même quantité de matières premières, ou la même quantité d'énergie, ou ce que vous voulez. On fait constamment parler les gens de l'extérieur de comment ceci ou cela serait plus efficient que ce que nous faisons, et vous savez quoi ? Aucun d'entre eux ne semble être capable de répondre à une simple question : efficient pour quelle sortie, en termes de quelle entrée ?”
 
Je voyais où est-ce que ça nous amenait, et décidai d'approcher par un autre angle. “Et avoir des banques aux particuliers comme services publics,” dis-je. “Est-ce que c'est plus efficient pour quelque sortie en termes de quelque entrée ?”
 
Nous ne nous soucions pas tant de cela,” dit le banquier. “La question qui compte pour le plus de gens ici est beaucoup plus simple : est-ce que ça marche ou pas ?”
 
Comment jugez-vous de ça ?”
 
L'Histoire, Mr. Carr,” il me dit. Il souriait à nouveau. “L'Histoire.”


[NdT]
* Embassy = une ambassade, Row = la rangée
** Québec, Québequois, Montréal : avec l'accent dans le texte original.

[Texte original : John Michael Greer. Traduit de l'anglais par votre serviteur]

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