Monday, 14 December 2015

Retrotopia - Episode 7 (John Michael Greer)


Ceci est la traduction en français du septième article d'une longue série, postés par John Michael Greer, auteur du blog "The Archdruid's Report". Voici un lien vers l'article original :

http://thearchdruidreport.blogspot.fr/2015/10/retrotopia-question-of-subsidies.html

Ce qui suit en est ma traduction vers le français.

Titre original : A Question of Subsidies

Retrotopia – Question de subventions

Voici la septième session d'une exploration de quelques-uns des futurs possibles abordés sur ce blog, en utilisant l'outillage de la fiction romancée. Notre narrateur rend visite à une usine de tramways, pose quelques dures questions sur l'usage du travail humain à la place des machines, et se prend quelques réponses auxquelles il ne s'attendait pas...

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Le téléphone sonna à 8 heures piles du matin, d'un son mécanique strident qui me fit me demander s'il n'y avait pas une vraie sonnerie à l'intérieur de ce truc. Je posai la Feuille de Toledo et l'eut à la seconde sonnerie.

“Hello?”

“Mr. Carr? Ici Melanie Berger. J'ai — bon, pas exactement de bonnes nouvelles, mais ça pourrait être pire.”

Je ris. “Okay, c'est pas grave. Alors quoi ?”

“Nous nous sommes débrouillés pour obtenir que tout le monde s'assoie et arrive à un compromis, mais le Président se doit d'y être impliqué. Avec un peu de pot toute cette affaire sera écartée d'ci cet après-midi, et il sera en mesure de vous rencontrer ce soir, si c'est acceptable.”

“Ça sera bon,” dis-je.

“Bien. Entretemps, nous pensions que vous voudriez rendre quelques-unes des visites dont nous avions discuté tantôt avec votre boss. Si ça marche pour vous — ”

“Ça marche.”

“Pourrez-vous gérer la situation si vous vous faites guider par un stagiaire ? Il tient un peu d'une jeune brebis, mais en mieux renseigné.” J'indiquai que ça irait très bien, et elle continua. “Il s'appelle Michael Finch. Je peux faire en sorte qu'il vous retrouve à la réception de l'Hôtel Capitole quand vous voudrez.”

“Est-ce que dans une demi-heure ça serait trop tôt ?”

“Pas du tout. Je lui ferai savoir.”

Nous nous dîmes les politesses d'usage, et je raccrochai. Vingt-cinq minutes plus tard j'étais en bas à la réception, et pile à l'heure un jeune homme dans un trenchcoat et un fedora franchit les portes. Je voyais pourquoi Berger l'avait traité de jeune brebis; il avait des cheveux blonds bouclés et le genre d'expression perpétuellement surprise que vous trouvez le plus souvent chez les stagiaires, les innocents, et les meurtriers à la hache. Il regarda autour de lui sans rien voir bien que je me tenais bien en vue.

“Mr. Finch?” dis-je, traversant le lobby pour le rejoindre. “Je suis Peter Carr.”

Son expression devint pour un moment encore plus surprise que d'habitude, et puis il sourit. “Enchanté de vous connaître, Mr. Carr. Vous m'avez surpris — je m'attendais à voir quelqu'un habillé de ce truc fait en plastique.”

“Je n'apprécie pas d'être regardé bizarrement,” dis.je en haussant les épaules.

Il approuva, comme si ça expliquait tout. “Ms. Berger m'a dit que vous vouliez rendre visite à quelques-unes de nos fabriques industrielles et à la Bourse de Toledo. À moins que vous ayez quelque-chose de déjà prévu, nous pouvons descendre à l'usine Mikkelson en premier et poursuivre de là. Nous pouvons prendre un taxi si vous voulez, ou juste attraper un tramway — la Ligne Verte passe à un pâté de maisons de la fabrique. Tout comme vous voulez.”

Je considérai cela, et décidai qu'une bonne vue de près du transport public de Lakeland était de rigueur. “Attrapons le tram.”

“Ouais d'accord.”

Nous quittâmes la réception de l'hôtel, et je suivis Finch qui prit à droite le long du trottoir. La matinée était vive et lumineuse, avec un soupçon de givre, et plein de gens allaient en marchant au travail. Un bon nombre de taxis tractés par des chevaux roulèrent à côté, avec en plus un petit peu d'automobiles. Je pensais à ça comme nous marchions. Le tiers de Toledo avait une date de base de 1950, du moins me l'avait indiqué le barbier la veille, mais je ne pensais pas que les voitures puisse être rares à ce point dans des rues américaines en cette année.

Nous tournâmes à droite et vînmes à l'arrêt de tramway, où une douzaine de gens étaient déjà en train d'attendre. Je me tournai vers Finch. “L'usine Mikkelson. Qu'est-ce qu'ils font ?”

En réponse il pointa vers le haut de la rue. Deux pâtés plus loin, le bout avant d'un tramway arrivait en vue en prenant le coin de rue. “Du stock roulant pour les lignes de tramway. Nous avons trois gros fabriquants de tramways dans la République, mais Mikkelson est le plus gros. Le réseau de Toledo fait tourner exclusivement leurs rames.”

Le tramway termina son virage, prit de la vitesse, et roula jusqu'à s'arrêter devant nous. À strictement parler, je suppose que je devrais dire “les tramways”, puisqu'il y avait quatre rames reliées entre elles, chacune d'elle peinte en vert feuille et en jaune avec un bord en laiton. Nous nous mîmes en ligne avec les autres, montâmes à bord quand notre tour vint, et Finch enfourna deux ou trois billets dans la caisse à tickets et reçut deux ou trois coupons de papier — “des passes à la journée”, expliqua-t-il — venant du conducteur. Il y avait encore des sièges libres, et je m'installai dans celui côté fenêtre alors que le conducteur sonna une cloche, ding-dong-ding-dong-ding, et le tramway ronronna pour se mettre en mouvement.

Ce fut un trajet intéressant, d'une drôle de façon. Je voyage beaucoup, comme la plupart des gens dans mon domaine de travail, et j'ai pris à New Beijing et Brasilia le nec-plus-ultra des systèmes de rail léger automatisés. Je pouvais deviner en un coup d'oeil que le tramway où j'étais coûtait une petite fraction de l'argent qui était passé dans ces systèmes au top, mais le trajet était tout aussi confortable et presque aussi rapide. Il y avait deux employés du système de tramway à bord, un pilote et un conducteur, et je me demandai combien du coût de la main-d'oeuvre était compensé par le moindre prix du matériel.

Nous passions le paysage de rue. Nous sortîmes du quartier commerçant près de mon hôtel vers un quartier residentiel, avec un mélange d'immeubles d'appartements, de pavillons, et un éparpillement d'autres constructions : une école primaire avec une cour de récréation à l'extérieur, une bibliothèque publique, deux églises, deux ou trois autres bâtiments religieux de diverses sortes, et puis un gros bâtiment carré avec un symbole au-dessus de la porte que je reconnus tout de suite. Je me tournai vers Finch. “Je me demandais s'il y avait des Congrégations Laïques ici.”

“Oh, oui. Êtes-vous un Laïque, Mr. Carr?”

Je ne vis aucune raison de temporiser. “Oui.”

“Merveilleux ! J'en suis aussi. Si vous êtes dispo le dimanche qui vient, vous seriez vraiment le bienvenu à l'Assemblée du Capitole — c'est celle-ci là.” Il fit un geste vers le bâtiment devant lequel nous passions.

“Je vais certainement l'envisager”, dis-je, et il rayonna.

D'ici à ce que nous arrivions à l'usine le tramway fut bondé jusqu'au point d'exploser, surtout de gens qui avaient l'air de personnel de bureau, et les trottoirs étaient pleins d'hommes et de femmes se dirigeant vers les grilles de l'usine pour l'horaire de jour. Nous sortîmes comme presque tout le monde, et je suivis Finch le long d'un autre trottoir jusqu'à l'entrée frontale du bureau de gestion, une construction à un étage aux airs robustes avec MIKKELSON MANUFACTURING en grosses lettres au-dessus des fenêtres de l'étage et en peinture dorée sur le verre de la porte d'entrée.

Le réceptionniste était déjà en service, et décrocha le téléphone pour nous annoncer. Quelques minutes plus tard une femme d'âge moyen dans un costume sombre arriva pour nous serrer la main. “Mr. Carr, enchantée de vous connaître. Je suis Elaine Chu. Alors vous aimeriez voir notre usine ?”

Quelques minutes plus tard nous avions échangé nos chapeaux, manteaux et vestes pour des casques de sécurité et des salopettes bouffantes d'un tissu gris et rêche. “Tout près de la moitié des tramways fabriqués en République de Lakeland sont faits juste ici”, expliqua Chu comme nous parcourions un couloir. “Nous avons aussi des fabriques à Louisville et Rockford, mais celles-là fournissent l'industrie ferrovière — Rockford fait les locomotives et Louisville est notre fabrique pour le stock roulant. Chaque tramway Mikkelson vient de cette fabrique.”

Nous passâmes des portes doubles donnant sur l'atelier. Je m'attendais à un rugissement sonore de machines, mais il n'y avait pas beaucoup de machines, juste des travailleurs dans les mêmes salopettes grises que nous portions, en train d'attraper ce qui ressemblait à des outils manuels pour se mettre au travail. Il y avait, au milieu, des pistes de tramway courant le long de l'atelier, et j'observai comme des équipes de travailleurs rivetaient ensemble deux roues, un essieu, et un pignon et l'envoyèrent dévaler la piste jusqu'à l'équipe d'après. Des parties métalliques résonnaient en se claquant, des voix s'amplifiaient sur les poutres métalliques qui soutenaient le toit, et ici ou là une pièce se faisait retirer de la chaîne et engloutir par un gros chariot sur son propre jeu de pistes.

“Contrôle qualité,” dit Chu. “Chaque équipe vérifie chaque pièce ou assemblage tel qu'il arrive sur la chaîne, et tout ce qui n'est pas au niveau se fait retirer et soit désassembler soit recycler. C'est une des raisons pour lesquelles nous avons une portion tellement vaste du marché. Nos tramways totalisent en moyenne vingt pour cent de moins en interruption de service pour réparations que ceux des autres.”

Nous suivîmes les assemblages de roues le long de l'atelier, depuis l'équipe qui les assemblait pour former des chassis à quatre roues, en passant par les équipes qui construisaient un chassis avec des moteurs électriques et du câblage par-dessus chaque paire d'essieus, jusqu'au point où la carrosserie était acheminée au-dessus par une massive chaîne de suspension en surplomb, et rivetée sur le chassis. De là nous remontâmes un autre long couloir jusqu'à la chaîne de montage qui construisait les carrosseries. Il y avait tout un vrombissement d'activité, avec des douzaines d'outils que je ne reconnaissais pas du tout, mais chaque partie en était mue par du muscle humain et actionnée par des mains humaines.

Je crois que nous avions été là pendant près de deux heures quand nous parvînmes au bout de la chaîne, et observâmes un tramway Mikkelson flambant neuf se faire suspendre à des lignes électriques en hauteur, tester une dernière fois, et évacuer sur des rails vers le quai où il serait chargé à bord d'un train et expédié vers sa destination — Sault Sainte Marie, expliqua Chu, qui étendait son réseau de tramway maintenant que les frontières étaient ouvertes et que le commerce avec le Haut Canada faisait exploser l'économie locale. “Donc voici la chaîne du début jusqu'à la fin,” dit-elle. “Si vous voulez bien venir par ici ?”

Nous retournâmes au bureau de gestion, abandonnant casques et salopettes, pour nous rendre à son bureau. “Je suis sûre que vous avez plein de questions,” dit-elle.

“Une en particulier,” répondis-je. “Le manque d'automatisation. Presque tout ce que vous faites avec du travail humain se fait dans d'autres pays industriels avec des machines. Je suis curieux de savoir pourquoi ça marche — économiquement aussi bien que dans la pratique — et si c'est une affaire de mandats gouvernementaux ou de quelque chose d'autre.”

Je devinai à son expression qu'elle était habituée à la question. “Avez-vous des connaissances de fond en gestion, Mr. Carr?”

J'acquiesçai, et elle reprit. “En République d'Atlantic, si je comprends correctement — et je vous prie de me dire si je me trompe — quand une entreprise dépense des sous pour acheter des machines, celles-ci comptent comme des immobilisations de capitaux; c'est comme ça qu'elles apparaissent sur les écritures, et il y a des réductions d'impôt pour la dépréciation et tout le reste. Quand une entreprise dépense les mêmes sous pour accomplir la même tâche en embauchant des employés, eux ne comptent pas comme des immobilisations de capitaux, et on n'obtient aucun de ces avantages-là. Est-ce correct ?”

J'acquiesçai à nouveau.

“D'un autre côté, si une entreprise embauche des employés, elle doit dépenser beaucoup plus que le coût des rémunérations ou des salaires. Elle doit contribuer à la caisse de sécurité sociale d'Etat, aux soins médicaux publics, au chômage, et j'en passe et des meilleures, pour chaque personne qu'elle embauche. Si l'entreprise achète des machines à la place, elle n'a à payer aucune de ces choses pour chaque machine. Il n'y a non plus aucun genre d'impôt pour couvrir le coût à la société du remplacement des jobs qui ont disparu du fait de l'automatisation, ou pour compenser une quelconque capacité augmentée de génération dont pourrait avoir besoin le réseau électrique pour alimenter les machines, ou pour ce que vous voulez. Est-ce aussi correct?”

“Essentiellement, oui,” dis-je.

“Donc, en d'autres termes, les codes fiscaux subventionnent l'automatisation et pénalisent l'emploi. On vous a probablement appris en école de commerce que l'automatisation est plus économique que d'embaucher des gens. Est-ce que quiconque a mentionné toutes les façons dont les politiques publiques contribuent à rendre l'un plus économique que l'autre ?”

“Non,” je l'admis. “Je suppose que vous faites les choses différemment ici.”

“Tout à fait,” approuva-t-elle énergiquement. “Pour commencer, si nous embauchons quelqu'un pour faire un boulot, le seul coût pour Mikkelson Manufacturing sera les rémunérations ou le salaire, et tout argent que nous mettons dans la formation compte comme crédit sur d'autres impôts, puisque ça aide à donner à la société en général une main-d'oeuvre mieux formée. La sécurité sociale, les soins médicaux, et le reste, tout ça provient d'autres impôts — ça n'est pas financé en pénalisant les employeurs pour avoir embauché des gens.”

“Et si vous automatisez ?”

“Alors les coûts commenceront vraiment à s'accumuler. Premièrement, il y a un impôt sur l'automatisation pour payer le coût à la société de faire face à une augmentation du chômage. Ensuite il y a le coût de la machinerie, qui est considérable, et puis il y a les impôts sur les ressources naturelles — si ça provient du sol ou bien si ça va dans l'air ou dans l'eau, c'est imposable, et pas de manière négligeable non plus. Enfin il y a le prix de l'énergie. L'électricité n'est pas donnée par ici; la République de Lakeland a seulement de modestes sources d'énergie renouvelable, tous comptes faits, et elle n'a pas de carburants fossiles à proprement parler, donc la seule sorte d'énergie qui soit bon marché est de la sorte qui vient des muscles.” Elle secoua la tête. “Si nous essayions d'automatiser notre chaîne de montage, les coûts additionels nous briseraient. C'est un commerce compétitif, et les deux autres grosses firmes nous mangeraient tout cru.”

“Je suppose que vous ne pouvez pas juste importer des produits manufacturés de l'étranger.”

“Non, les impôts sur les ressources naturelles s'appliquent peu importe quelle en est l'origine. Vous avez pu remarquer qu'ici il n'y a pas beaucoup de voitures dans les rues.”

“Je l'ai remarqué,” dis-je.

“Ici les carburants fossiles ne reçoivent pas les subventions gouvernementales comme ils le font presque partout ailleurs, et il y a les impôts sur les ressources naturelles par-dessus tout ça, pour le carburant qui est brûlé et l'air qui est pollué. Vous pouvez avoir une voiture si vous en voulez une, mais vous paierez pas mal pour ce privilège, et vous paierez encore plus pour le carburant si vous voulez la conduire.”

Je hochai la tête; tout avait bizarrement du sens, particulièrement quand je repensai à quelques-unes des autres choses que j'avais entendues plus tôt. “Alors personne n'a de technologie qui reçoive des subventions,” dis-je.

“Exactement. Ici en République de Lakeland, nous sommes serrés pour pas mal de ressources, mais une chose pour laquelle il n'y a pas de pénurie reste les gens prêts à donner une honnête journée de boulot pour une paie honnête. Donc nous utilisons la ressource que nous avons en abondance, plutôt que de devenir dépendents de choses que nous n'avons pas.”

“Et devrions importer de l'étranger.”

“Exactement. Comme je suis sûre que vous en avez conscience, Mr. Carr, cela impliquerait des risques considerables.”

Je me demandai si elle avait seulement une idée du degré de conscience aigüe que j'en avais. Je pris une expression indéchiffrable sur mon visage et hochai la tête. “C'est ce que j'ai entendu dire,” lui dis-je.

[Texte original : John Michael Greer. Traduit de l'anglais par votre serviteur]