Friday, 13 November 2015

Retrotopia - Episode 2 (John Michael greer)


Ceci est la traduction en français du second article d'une longue série, postés par John Michael Greer, auteur du blog "The Archdruid's Report". Voici un lien vers l'article original :

http://thearchdruidreport.blogspot.fr/2015/09/retrotopia-view-from-moving-window.html

Ce qui suit en est ma traduction vers le français.

Titre original : The View from a Moving Window

Retrotopia: Le spectacle offert par une fenêtre en mouvement



Voici la seconde session d'une exploration de quelques-uns des futurs possibles abordés sur ce blog, en utilisant une boîte à outils narratifs. Les lecteurs qui n'ont pas suivi The Archdruid Report depuis longtemps trouveront judicieux de se rappeler que ce qu'on voit en chemin n'a pas toujours une explication simple.



***********

Par la fenêtre à côté de moi, la gare de Steubenville ressemblait à une scène droit sortie d'une vieille vid d'Humphrey Bogart. Le quai le plus proche du train que j'empruntais était rempli de gens en habits surannés. La plupart d'entre eux portaient de longs impers qui n'avaient pas du tout l'air d'être du bioplastique, et tous les hommes ainsi que la plupart des femmes portaient des chapeaux. Au-dessus il y avait un toit en verre et ferre forgé qui me rappela irrésistiblement l'époque Victorienne, et laissait la lumière du jour tomber partout. Le plus insolite dans tout ça, quand même, était de n'apercevoir aucune troupe de sécurité nulle part. De l'autre côté de la frontière, partout où vous voyez autant de gens regroupés ensemble, il y aurait au moins eu une escouade en kaki digital et gilets anti-obus, pointant ostensiblement des fusils d'assaut vers le trottoir. Je me souvins des gardes à la frontière, avec leur bloc-notes, revolvers en bandoulière, et leur uniforme à l'ancienne, en me demandant par quel miracle la République de Lakeland pouvait s'en sortir malgré ce genre de désinvolture.



Le train s'arrêta finalement de rouler, et les portes s'ouvrirent. Le conducteur nous avait prévenus que plein de gens monteraient, et il ne blaguait pas : il fallut cinq bonnes minutes pour que tout le monde s'enfile dans le wagon où j'étais assis, et d'ici à ce qu'ils aient fini d'embarquer, presque tous les sièges étaient pris. Le siège côté couloir à côté de moi n'était pas parmi les places libres; une famille avec trois enfants s'installa juste derrière moi, un enfant à côté de la mère, le second à côté du père, et puis Maman vint me voir et me demanda si ça me dérangeait d'avoir l'aîné assis à côté de moi. Je fis un geste en disant, “Bien sûr que non”, et un garçon de peut-être dix ans s'affala dans le siège. “Maintenant tu fais attention à tes manières”, lui dit la dame, et il roula des yeux, soupira bruyamment, et dit, “Oui, Maman”.



Ça n'était pas très prometteur, mais il portait un livre, et aussitôt installé dans son siège, il l'ouvrit en ne produisant plus d'autre son. J'étais suffisemment curieux pour jeter au livre un coup d'oeil à la dérobée; ça s'appelait L'Ìle au Trésor, et c'était de quelqu'un dont je n'avais jamais entendu parler prénommé Robert Louis Stevenson; je pris mentalement note de chercher le nom et voir si c'était un nouvel auteur à essayer. Il n'était pas le seul enfant dans le wagon qui la jouait discret, non plus.  Trois rangs plus loin il y avait une fille en robe bleue à carreaux et en bonnet qui lisait elle aussi quelque chose, et derrière moi, les deux enfants de la famille d'immigrants regardaient tout en ne prononçant pas un mot, bien qu'ils n'aient pas l'air moins effrayés que quand ils avaient embarqué.



Une série de brutales secousses frappèrent le wagon. Un moment plus tard, j'entendis la voix du conducteur dehors appelant, “Dernier appel pour le Train Vingt à destination de Toledo par Canton et Sandusky. Tout le monde à bord !” Les portes clinquèrent, la locomotive à l'avant sonna son sifflet, et avec un autre soubresaut le train démarra à nouveau son trajet.



La gare glissa dans le lointain, et j'obtins une vue à niveau de rue sur une demie douzaine de pâtés du centre de Steubenville. Le sentiment d'avoir atterri sur le tournage d'une vieille vid de Bogart était tout aussi fort. À en juger par un certain nombre d'horloges que le train dépassa — mon veepad me montrait toujours un champ noir et les mots pas de signal—c'était pile l'heure de pointe du matin, mais il n'y avait aucune voiture en vue nulle part; les trottoirs regorgeaient de gens, et une poignée de tramways passèrent avec les clochettes qui sonnent et aucune place assise de libre. Le train gagna de la vitesse et laissa le centre-ville derrière, mais plus loin cètait toujours pareil : des rues pleines de maisons et des immeubles d'habitat à l'air confortable, avec des gens allant à pied au travail ou attendant à des arrêts de tram.



Plus avant les maisons s'étalèrent, et de gros jardins bourgeonnèrent partout, avec les dernières plantations automnales visibles en massifs séparés de brins de paille et de terre marron.  Un peu plus loin, et Steubenville se fondait doucement dans le même genre de pays fermier que j'avais rapidement vu après que le train fut passé en République de Lakeland. Les maisons fermières et les granges avaient l'air bien tenues, des moulins tournaient et des vitres de chauffe-eaux solaires sur les toits absorbaient ce qu'elles pouvaient du soleil passant à travers les nuages clairsemés, et les routes que je voyais étaient sans goudron mais recouvertes de gravier récent.



Un peu plus avant, et le train passa devant un groupe de travail civique au milieu d'un des champs. Ça n'était pas surprenant — à l'arrière de la frontière, vous pouviez apercevoir des groupes de travail de détenus accomplissant des besognes sur des fermes industrielles tout le temps — mais ceux-ci n'avaient pas le type de mouvements nonchalants du style moindre-effort-possible que vous pouviez voir chez les détenus. Ils se frayaient un chemin à travers tout le champ, déterrant des navets aussi énergiquement que s'ils avaient vraiment envie d'être là, et d'autres vinrent derrière eux tout aussi méthodiquement puis emportèrent les navets dans des boisseaux. Ce fut en remarquant où ils emportaient les navets que je restai bouche bée.



Juste après le champ se trouvait un wagon avec deux chevaux de trait harnachés à lui. Je me demandai un moment si c'était une ferme Amish — nous avons des Amish dans notre pays, un certain nombre d'entre eux dans ce qui était autrefois l'état de Pennsylvanie avant la Partition, et ils sont parmi le peu de gens qui ont vraiment bien réussi après-guerre — mais le wagon avait été peint de couleurs qui, bien que passées, avaient de toute évidence eu été vives. Les gens du groupe de travail n'étaient habillés d'aucune sorte de tenue Amish que j'aie jamais vue, non plus. Je secouai la tête comme le groupe de travail et le wagon s'évanouirent derrière le train, en me demandant quelle sorte d'endroit étrange je visitais. C'était le vingt-et-unième siècle, après tout, pas le dix-neuf-ième !



Et pourtant ça a été comme ça tout du long jusqu'à Canton — ou, pour être plus précis, ce fut une variation autour du même motif de technologies surannées et d'aménagement inefficient des sols. Toutes les fermes étaient ridiculement petites, quarante à quatre-vingt hectares morcelés pour le genre de fermage mixte que l'agriculture moderne a abandonné il y a près d'un siècle, et je ne vis aucune trace de machinerie agricole moderne : pas de drones récolteurs, pas de systèmes d'injection d'azote, pas de méga-moissonneuses-batteuses en quadruple-largeur, rien du tout. Ce que je vis me laissa pantois, pas qu'un peu en raison de l'absence apparente de tout plan ou justification derrière. À un endroit j'avais vu des camions conduisant le long de routes pavées et des tracteurs dans les champs, et vingt-cinq ou trente kilomètres après ce seraient des chevaux de trait et des wagons pour les mêmes boulots.



Le train traversa je ne sais combien de petites villes, et celles-ci étaient pareilles : dans l'une j'avais vu des rues pavées et un peu de voitures et de camions, dans la suivante elles étaient pavées de briques et des tramways se partageaient l'espace avec des voitures à cheval, et puis il y en avait quelques-unes qui avaient des rues en brique et pas de tramway du tout. L'élément qui m'intrigua le plus, cependant, était que chacune des villes, comme presque toutes les fermes, avait l'air de prospérer. Chaque reste des théories que j'avais apprises en école de commerce me dictait que les petites villes, comme les petites fermes, étaient désespérément inefficientes et ne pouvaient possiblement pas se subvenir dans une économie moderne. J'avais deviné plus tôt dans le voyage qu'il devait y avoir des subventions à la clé, mais aussi loin en territoire de la République de Lakeland, cette explication ne tiendrait pas. Je me munis de mon veepad par réflexe pour prendre une note, me souvins, alors que je l'avais sorti de la poche, qu'il ne voulait pas trouver de signal, et le laissai de côté, ressentant une pointe d'agacement quant à l'indisponibilité du Métanet.



Nous atteînmes Canton un petit peu en avance, du moins c'est ce que le conducteur annonça gaiement, et nous arrêtames au relai d'aiguillage à l'est de la ville pour enlever quelques wagons de fret, en rattacher d'autres, et ajouter trois wagons passagers ainsi qu'une voiture restaurant à l'extrêmité arrière du train. Ça alla vite, bien que ça comprenne pas mal d'à-coups et de secousses, et assez vite nous roulions plus avant en ville. Canton était une ville plutôt importante; d'après ce que j'avais lu en me documentant pour le voyage, elle avait eu plein d'usines jusqu'à ce que la mode des délocalisations de la fin du vingtième siècle ne dépouille la capacité de production des États-unis et ne laisse la nation à la merci de puissances rivales. J'avais vu les ossatures étripées de vieilles usines aux alentours de Pittsburgh et d'une douzaine d'autres villes de notre côté de la frontière, et j'étais parti sur l'idée que je verrais la même chose ici.



Je ne vis rien de tout cela. Ce que je vis plutôt, à mesure que le train roulait à travers les quartiers éloignés de Canton, c'étaient ce qui s'apparentait beaucoup à des entrepôts et des usines en activité. Il n'y avait pas beaucoup de cheminées en vue, mais les bâtiments étaient couverts de couches récentes de peinture, des boxes étaient poussés le long de rampes par des aiguillages motorisés, et un assortiment de camions et de wagons à cheval bringueballaient devant dans la rue. Plus à l'intérieur, le train passait le long du mème mélange d'immeubles de bureaux, de blocs résidentiels, et de magasins, que celui vu à Steubenville, et là nous ralentîmes pour nous arrêter en gare de Canton.



Cela me remémora à nouveau les vids d'Humphrey Bogart. Depuis ma fenêtre je pouvais voir au moins huit quais d'un côté de mon train, et à travers les fenêtres de l'autre côté de la voiture j'étais certain d'en apercevoir deux de plus. Des panneaux sur les quais indiquaient des destinations sur toute la République de Lakeland — Morgantown, Bowling Green, Cairo, Madison, Sault Sainte. Marie — et le lieu regorgeait véritablement de passagers se dirigeant vers un train ou un autre. Certains d'entre eux venant du wagon où j'étais assis prirent leurs bagages pour sortir se mêler à la foule, et quelques autres montèrent à bord, rangèrent leurs bagages, pour s'assoir; et le plus bizarre dans tout ça était que tout le monde semblait parfaitement à l'aise de se passer de troupes de sécurité pour les protéger ou de technologies modernes pour répondre à leurs besoins.



Le train finalement se remit en route, et je pus voir plus amplement Canton alors que la voie coupait au nord-ouest à travers la ville. A peu près vers là où les maisons commençaient à s'étaler et les jardins à grossir, le conducteur franchit la porte derrière moi et dit, “Ladies and gentlemen, le service du petit-déjeuner est maintenant commencé dans le wagon-restaurant, et puisque tellement de gens dans ce wagon sont avec nous depuis Pittsburgh, vous êtes les premiers.  Si vous voulez bien remonter de quatre wagons, le personnel du wagon-restaurant se fera une joie de vous servir.”



À peu près tous les gens dans le wagon se levèrent et s'enfilèrent vers l'arrière par la porte. Je n'en fis rien. Je suis une de ces personnes qui ne prennent pas de petit-déjeuner; si je mange quoi que ce soit avant le déjeuner je finis par avoir des problèmes d'estomac. Le gamin à côté de moi alla avec sa famille, et la mère de la famille d'immigrants mena ses deux enfants en arrière vers le wagon-restaurant juste après eux. Le père de la famille d'immigrants, néanmoins, ne les rejoint pas. Après quelques minutes lui et moi étions pratiquement seuls dans la voiture.



Je me tournai à moitié sur mon siège, lui donnai ce que j'espérai être compris comme un regard amical. “Pas très petit-déjeuner?”



“Trop tendu, comme un ressort” dit-il, souriant en retour. “Si je mangeais maintenant j'aurais mal à l'estomac.”



Je hochai la tête. “J'ai malgré moi entendu le garde frontières dire que vous immigriez. Ça doit être assez drastique. Si vous me permettez de demander, qu'est-ce qui vous y a poussé ?”



Son sourire s'évanouit, remplacé par un regard méfiant. “L'épouse a de la famille à Ann Arbor,” dit-il. “Ils nous recommandent, et j'ai reçu une offre d'emploi quand nous y avons rendu une visite cet été. Ça semble être une bonne démarche.”



“Même si vous devez abandonner les technologies modernes ?”



Le regard méfiant laissa place à quelque chose qui ressemblait désagréablement à du mépris. “Les technologies ? Et par exemple ?”



“Et bien, les veepads et le métanet, pour commencer.”



À ce stade c'était définitivement du mépris. “Triste perte... Je ne peux rien me payer de ces quiches de toutes façons.”



“Et pourquoi pas ? Vous avez autant de chance que n'importe qui. Travaillez dur, et —”



Son expression disait “n'importe quoi” plus clairement que des paroles, et il se tourna vers la fenêtre sans me regarder.



“Non,” dis-je. “Sérieusement. Je veux comprendre.”



Il se retourna pour me faire face. “Ah oui ? Avez-vous entendu mon épouse commencer à pleurer là à la frontière, une fois qu'elles ont vérifié nos papiers ?” J'acquiescai, et il reprit. “Vous savez pourquoi elle a commencé à pleurer ? Parce qu'elle a travaillé à trois boulots différents, soixante heures ou plus par semaine, pour garder un toit au-dessus de nos têtes et à manger sur la table — et avant que vous ne commenciez à penser des trucs stupides, mister, j'ai eu travaillé bien plus d'heures qu'elle depuis avant que nous nous marrions. C'est la première fois qu'elle peut aspirer à quelque chose de mieux que ce genre d'horaires, ou pire encore, ce genre d'horaires pour le reste de sa vie jusqu'à ce qu'un de nous tombe trop malade pour travailler et que nous soyons jetés à la rue ou dans les quartiers.”



“Et vous pensez vous en sortir tellement mieux ici ?”



Il me gratifia d'un regard estomaqué, et puis rigola d'un bon coup bref. “Vous n'étiez jamais venu ici.”



“Non, jamais.”



“Alors ouvrez les yeux et jetez un plute de coup d'oeil autour de vous.” Il se retourna vers la fenêtre, et je me ravisai plutôt que de continuer la conversation.



Le paysage se déroulait. Nous étions à nouveau en pays fermier, le même paysage de macramé brodant petites fermes et villages, avec les mêmes incongruités insolites d'un endroit à l'autre. Je faisais plus attention cette fois-ci, du coup je remarquais quelques autres differences : des routes pavées, des routes gravelées, et des routes en terre battue; par endroits, des tramways et un service ferroviaire local, et aucune de ces choses ailleurs; des villes qui avaient des lampadaires et d'autres pas. En un point à l'ouest de Canton, comme le train vibrait sur un pont, je regardai en bas et, honnêtement devant Dieu, il y avait des bateaux canotiers allant dans les deux sens sur un canal, chacun avec une mule tirant le harnais de hâlage comme si on était deux cents ans en arrière et comme si le Canal de l'Erie était encore en état de marche.



Avec mon veepad rendu inutile, je n'avais rien d'autre à faire que de regarder se dérouler le paysage. Ceux qui avaient été petit-déjeuner revenaient peu à peu au compte-goutte, et la conversation que je venais d'avoir avec l'immigrant se rejouait encore et encore dans ma tête. Bien sûr j'avais parfaitement connaissance de ce que les choses étaient bien dures pour les pauvres chez nous à l'arrière, et que les statistiques qui se faisaient cracher trimestre après trimestre en montrant une amélioration prolongée de l'économie étaient uniquement des manoeuvres de communication — il y avait eu une modeste remontée après que le Traité de Richmond fut signé et que les dernières frontières closes entre les républiques Nord-Américaines soient rouvertes, mais les conséquences de la Seconde Guerre de Récession et la crise de la dette qui l'a suivie pesaient encore très lourd sur tout le monde.



Avoir quelque idée plus ou moins abstraites de la dureté de l'époque est une chose, certes, mais c'en fut une autre de l'entendre dire de la voix de quelqu'un qui avait été du côté des perdants de l'économie toute sa vie durant. Je commençai à chercher mon veepad pour consulter des stats honnêtes sur le marché de l'emploi par chez nous — celles-ci n'étaient pas faciles à trouver si vous ne connaissiez personne de haut placé, ça n'était pas un problème pour moi — et retins le geste juste avant que ma main n'atteigne ma poche. Que faisaient les personnes en République de Lakeland, me demandai-je irritablement, quand elles voulaient prendre note de quelque chose ou vérifier un fait ?



Je contemplais par la fenêtre, et au bout d'un moment — le train avait alors parcouru le plus long du chemin vers Sandusky — je remarquai une chose qui rendait un peu plus net, et beaucoup plus énigmatique, la broderie écossaise déjantée formée par les vieilles technologies du paysage. Le train avait un petit peu ralenti, et traversa une route faisant l'angle. La route était, d'un côté pavée, et de l'autre en terre battue; je pouvais voir des tracteurs à quelque distance plus loin vers notre gauche, où la route pavée commençait, et des chevaux de trait plus près sur notre droite. Juste là où le pavage débutait se trouvait un panneau disant Bienvenue en Comté de Huron.



Cela me fit repenser à tout le paysage que le train avait parcouru depuis la frontière, et oui, les cassures entre un groupe de technologies et un autre arrivaient à un résultat correpondant aux distances entre les limites de comtés. J'en secouai la tête. La République de Lakeland n'avait-elle pas d'une certaine manière sectionné les technologies disponibles par comté, de sorte que certains comtés obtenaient l'équivalent de l'infrastructure du vingtième siècle et d'autres restaient coincés à l'équivalent du dix-neuvième siècle ? Ça sonnait comme un suicide politique, à moins que la République soit beaucoup plus autocrate que ma lecture des dossiers de briefing ne le laissait penser. Alors, bien sûr, il y avait le fait que les fermes et les villes fermières dans les comtés du dix-neuvième siècle paraissaient tout aussi prospères, ceci étant dit, que leurs équivalents dans les comtés du vingtième siècle, et ça n'avait aucun sens. Les fermiers avec plus de technologie auraient dû surpasser la production des autres, leur couper les prix sous le pied, et leur avoir fait faire faillite en un rien de temps.



Le Comté de Huron défilait devant la fenêtre. Des terres fermières pointillées de petites villes laissèrent place à une ville de taille moyenne, que je devinais être le siège du comté, et puis de nouveau à du terrain fermier et des petites villes. Après un moment, le conducteur fit un pas par la porte derrière moi et lança, “Prochain arrêt, Sandusky.” Quelques minutes plus tard, le train sécarta autour d'une large courbure vers la gauche, et tomba nez-à-nez avec les rives du lac Erie. Dans le lointain, à un angle serré devant nous, on voyait les édifices de Sandusky s'élever au-dessus de la ligne plate du paysage, mais ce ne fut pas ce qui attira ma vue, et la retint.



À peut-être un quart de noeud de la côte se trouvait une grosse goélette à trois mâts, aux voiles blanches bombant le torse pour précéder le vent. Ça n'était le yacht de luxe de personne, ça c'était sûr; de poupe en proue, chaque pouce en dénotait un bateau pour le travail. Par la direction qu'elle prenait, je déduisis qu'elle avait quitté le port de Sandusky peu avant, se dirigeait vers l'est pour les écluses autour des Chutes du Niagara, ou bien ça pouvait être pour Erie ou Buffalo — depuis le Treaté de Richmond, comme je le savais, nous avions pratiqué l'import des produits agricoles de la République de Lakeland, bien que je ne me sois jamais donné le mal de découvrir comment ils arrivaient jusqu'à nous. J'étais assis là en regardant le vaisseau dans sa course, me demandant pourquoi eux n'avaient pas fait le plus évident, à savoir de plutôt confier leurs envois à des convoyeurs modernes. Quelles drôles d'étrangetés avaient eu lieu ici durant les années où la République de Lakeland était isolée derrière des frontières fermées ?

[Texte original : John Michael Greer. Traduit de l'anglais par votre serviteur]

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