Ceci
est la traduction en français du second article d'une longue série,
postés par John Michael Greer, auteur du blog "The Archdruid's
Report". Voici un lien vers l'article original :
http://thearchdruidreport.blogspot.fr/2015/09/retrotopia-view-from-moving-window.html
Ce qui suit en est ma traduction vers le français.
Titre original : The View
from a Moving Window
Retrotopia: Le spectacle offert par une fenêtre en mouvement
Voici la
seconde session d'une exploration de quelques-uns des futurs
possibles abordés sur ce blog, en utilisant une boîte à outils
narratifs. Les lecteurs qui n'ont pas suivi The Archdruid Report
depuis longtemps
trouveront judicieux de se rappeler que ce qu'on voit en chemin n'a
pas toujours une explication simple.
***********
Par la
fenêtre à côté de moi, la gare de Steubenville ressemblait à
une scène droit sortie d'une vieille vid d'Humphrey Bogart. Le quai
le plus proche du train que j'empruntais était rempli de gens en
habits surannés. La plupart d'entre eux portaient de longs
impers qui n'avaient pas du tout l'air d'être du bioplastique, et
tous les hommes ainsi que la plupart des femmes portaient des
chapeaux. Au-dessus il y avait un toit en verre et ferre forgé qui
me rappela irrésistiblement l'époque Victorienne, et laissait la
lumière du jour tomber partout. Le plus insolite dans tout ça,
quand même, était de n'apercevoir aucune troupe de sécurité
nulle part. De l'autre côté de la frontière, partout où vous
voyez autant de gens regroupés ensemble, il y aurait au moins eu
une escouade en kaki digital et gilets anti-obus, pointant
ostensiblement des fusils d'assaut vers le trottoir. Je me souvins
des gardes à la frontière, avec leur bloc-notes, revolvers en
bandoulière, et leur uniforme à l'ancienne, en me demandant par
quel miracle la République de Lakeland pouvait s'en sortir malgré
ce genre de désinvolture.
Le train
s'arrêta finalement de rouler, et les portes s'ouvrirent. Le
conducteur nous avait prévenus que plein de gens monteraient, et il
ne blaguait pas : il fallut cinq bonnes minutes pour que tout le
monde s'enfile dans le wagon où j'étais assis, et d'ici à ce
qu'ils aient fini d'embarquer, presque tous les sièges étaient
pris. Le siège côté couloir à côté de moi n'était pas parmi
les places libres; une famille avec trois enfants s'installa juste
derrière moi, un enfant à côté de la mère, le second à côté
du père, et puis Maman vint me voir et me demanda si ça me
dérangeait d'avoir l'aîné assis à côté de moi. Je fis un geste
en disant, “Bien sûr que non”, et un garçon de peut-être dix
ans s'affala dans le siège. “Maintenant tu fais attention à tes
manières”, lui dit la dame, et il roula des yeux, soupira
bruyamment, et dit, “Oui, Maman”.
Ça n'était
pas très prometteur, mais il portait un livre, et aussitôt
installé dans son siège, il l'ouvrit en ne produisant plus d'autre
son. J'étais suffisemment curieux pour jeter au livre un coup
d'oeil à la dérobée; ça s'appelait L'Ìle au Trésor, et
c'était de quelqu'un dont je n'avais jamais entendu parler prénommé
Robert Louis Stevenson; je pris mentalement note de chercher le nom
et voir si c'était un nouvel auteur à essayer. Il n'était pas le
seul enfant dans le wagon qui la jouait discret, non plus.
Trois rangs plus loin il y avait une fille en robe bleue à carreaux
et en bonnet qui lisait elle aussi quelque chose, et derrière moi,
les deux enfants de la famille d'immigrants regardaient tout en ne
prononçant pas un mot, bien qu'ils n'aient pas l'air moins effrayés
que quand ils avaient embarqué.
Une série
de brutales secousses frappèrent le wagon. Un moment plus tard,
j'entendis la voix du conducteur dehors appelant, “Dernier appel
pour le Train Vingt à destination de Toledo par Canton et Sandusky.
Tout le monde à bord !” Les portes clinquèrent, la locomotive à
l'avant sonna son sifflet, et avec un autre soubresaut le train
démarra à nouveau son trajet.
La gare
glissa dans le lointain, et j'obtins une vue à niveau de rue sur
une demie douzaine de pâtés du centre de Steubenville. Le
sentiment d'avoir atterri sur le tournage d'une vieille vid de
Bogart était tout aussi fort. À en juger par un certain nombre
d'horloges que le train dépassa — mon veepad me montrait toujours
un champ noir et les mots pas de signal—c'était
pile l'heure de pointe du matin, mais il n'y avait aucune
voiture en vue nulle part; les trottoirs regorgeaient de gens, et
une poignée de tramways passèrent avec les clochettes qui sonnent
et aucune place assise de libre. Le train gagna de la vitesse et
laissa le centre-ville derrière, mais plus loin cètait toujours
pareil : des rues pleines de maisons et des immeubles d'habitat à
l'air confortable, avec des gens allant à pied au travail ou
attendant à des arrêts de tram.
Plus avant
les maisons s'étalèrent, et de gros jardins bourgeonnèrent
partout, avec les dernières plantations automnales visibles en
massifs séparés de brins de paille et de terre marron. Un
peu plus loin, et Steubenville se fondait doucement dans le même
genre de pays fermier que j'avais rapidement vu après que le train
fut passé en République de Lakeland. Les maisons fermières et les
granges avaient l'air bien tenues, des moulins tournaient et des
vitres de chauffe-eaux solaires sur les toits absorbaient ce
qu'elles pouvaient du soleil passant à travers les nuages
clairsemés, et les routes que je voyais étaient sans goudron mais
recouvertes de gravier récent.
Un peu plus
avant, et le train passa devant un groupe de travail civique au
milieu d'un des champs. Ça n'était pas surprenant — à l'arrière
de la frontière, vous pouviez apercevoir des groupes de travail de
détenus accomplissant des besognes sur des fermes industrielles
tout le temps — mais ceux-ci n'avaient pas le type de mouvements
nonchalants du style moindre-effort-possible que vous pouviez voir
chez les détenus. Ils se frayaient un chemin à travers tout le
champ, déterrant des navets aussi énergiquement que s'ils avaient
vraiment envie d'être là, et d'autres vinrent derrière eux tout
aussi méthodiquement puis emportèrent les navets dans des
boisseaux. Ce fut en remarquant où ils emportaient les navets que
je restai bouche bée.
Juste après
le champ se trouvait un wagon avec deux chevaux de trait harnachés
à lui. Je me demandai un moment si c'était une ferme Amish —
nous avons des Amish dans notre pays, un certain nombre d'entre eux
dans ce qui était autrefois l'état de Pennsylvanie avant la
Partition, et ils sont parmi le peu de gens qui ont vraiment bien
réussi après-guerre — mais le wagon avait été peint de
couleurs qui, bien que passées, avaient de toute évidence eu été
vives. Les gens du groupe de travail n'étaient habillés d'aucune
sorte de tenue Amish que j'aie jamais vue, non plus. Je secouai la
tête comme le groupe de travail et le wagon s'évanouirent derrière
le train, en me demandant quelle sorte d'endroit étrange je
visitais. C'était le vingt-et-unième siècle, après tout, pas le
dix-neuf-ième !
Et pourtant
ça a été comme ça tout du long jusqu'à Canton — ou, pour être
plus précis, ce fut une variation autour du même motif de
technologies surannées et d'aménagement inefficient des sols.
Toutes les fermes étaient ridiculement petites, quarante à
quatre-vingt hectares morcelés pour le genre de fermage mixte que
l'agriculture moderne a abandonné il y a près d'un siècle, et je
ne vis aucune trace de machinerie agricole moderne : pas de drones
récolteurs, pas de systèmes d'injection d'azote, pas de
méga-moissonneuses-batteuses en quadruple-largeur, rien du tout. Ce
que je vis me laissa pantois, pas qu'un peu en raison de l'absence
apparente de tout plan ou justification derrière. À un endroit
j'avais vu des camions conduisant le long de routes pavées et des
tracteurs dans les champs, et vingt-cinq ou trente kilomètres après
ce seraient des chevaux de trait et des wagons pour les mêmes
boulots.
Le train
traversa je ne sais combien de petites villes, et celles-ci étaient
pareilles : dans l'une j'avais vu des rues pavées et un peu de
voitures et de camions, dans la suivante elles étaient pavées de
briques et des tramways se partageaient l'espace avec des voitures à
cheval, et puis il y en avait quelques-unes qui avaient des rues en
brique et pas de tramway du tout. L'élément qui m'intrigua le
plus, cependant, était que chacune des villes, comme presque toutes
les fermes, avait l'air de prospérer. Chaque reste des théories
que j'avais apprises en école de commerce me dictait que les
petites villes, comme les petites fermes, étaient désespérément
inefficientes et ne pouvaient possiblement pas se subvenir dans une
économie moderne. J'avais deviné plus tôt dans le voyage qu'il
devait y avoir des subventions à la clé, mais aussi loin en
territoire de la République de Lakeland, cette explication ne
tiendrait pas. Je me munis de mon veepad par réflexe pour prendre
une note, me souvins, alors que je l'avais sorti de la poche, qu'il
ne voulait pas trouver de signal, et le laissai de côté,
ressentant une pointe d'agacement quant à l'indisponibilité du
Métanet.
Nous
atteînmes Canton un petit peu en avance, du moins c'est ce que le
conducteur annonça gaiement, et nous arrêtames au relai
d'aiguillage à l'est de la ville pour enlever quelques wagons de
fret, en rattacher d'autres, et ajouter trois wagons passagers ainsi
qu'une voiture restaurant à l'extrêmité arrière du train. Ça
alla vite, bien que ça comprenne pas mal d'à-coups et de
secousses, et assez vite nous roulions plus avant en ville. Canton
était une ville plutôt importante; d'après ce que j'avais lu en
me documentant pour le voyage, elle avait eu plein d'usines jusqu'à
ce que la mode des délocalisations de la fin du vingtième siècle
ne dépouille la capacité de production des États-unis et ne
laisse la nation à la merci de puissances rivales. J'avais vu
les ossatures étripées de vieilles usines aux alentours de
Pittsburgh et d'une douzaine d'autres villes de notre côté de la
frontière, et j'étais parti sur l'idée que je verrais la même
chose ici.
Je ne vis
rien de tout cela. Ce que je vis plutôt, à mesure que le train
roulait à travers les quartiers éloignés de Canton, c'étaient ce
qui s'apparentait beaucoup à des entrepôts et des usines en
activité. Il n'y avait pas beaucoup de cheminées en vue, mais les
bâtiments étaient couverts de couches récentes de peinture, des
boxes étaient poussés le long de rampes par des aiguillages
motorisés, et un assortiment de camions et de wagons à cheval
bringueballaient devant dans la rue. Plus à l'intérieur, le train
passait le long du mème mélange d'immeubles de bureaux, de blocs
résidentiels, et de magasins, que celui vu à Steubenville, et là
nous ralentîmes pour nous arrêter en gare de Canton.
Cela me
remémora à nouveau les vids d'Humphrey Bogart. Depuis ma fenêtre
je pouvais voir au moins huit quais d'un côté de mon train, et à
travers les fenêtres de l'autre côté de la voiture j'étais
certain d'en apercevoir deux de plus. Des panneaux sur les quais
indiquaient des destinations sur toute la République de Lakeland —
Morgantown, Bowling Green, Cairo, Madison, Sault Sainte. Marie —
et le lieu regorgeait véritablement de passagers se dirigeant vers
un train ou un autre. Certains d'entre eux venant du wagon où
j'étais assis prirent leurs bagages pour sortir se mêler à la
foule, et quelques autres montèrent à bord, rangèrent leurs
bagages, pour s'assoir; et le plus bizarre dans tout ça était que
tout le monde semblait parfaitement à l'aise de se passer de
troupes de sécurité pour les protéger ou de technologies modernes
pour répondre à leurs besoins.
Le train
finalement se remit en route, et je pus voir plus amplement Canton
alors que la voie coupait au nord-ouest à travers la ville. A peu
près vers là où les maisons commençaient à s'étaler et les
jardins à grossir, le conducteur franchit la porte derrière moi et
dit, “Ladies and gentlemen, le service du petit-déjeuner est
maintenant commencé dans le wagon-restaurant, et puisque tellement
de gens dans ce wagon sont avec nous depuis Pittsburgh, vous êtes
les premiers. Si vous voulez bien remonter de quatre wagons,
le personnel du wagon-restaurant se fera une joie de vous servir.”
À peu près
tous les gens dans le wagon se levèrent et s'enfilèrent vers
l'arrière par la porte. Je n'en fis rien. Je suis une de ces
personnes qui ne prennent pas de petit-déjeuner; si je mange quoi
que ce soit avant le déjeuner je finis par avoir des problèmes
d'estomac. Le gamin à côté de moi alla avec sa famille, et la
mère de la famille d'immigrants mena ses deux enfants en arrière
vers le wagon-restaurant juste après eux. Le père de la famille
d'immigrants, néanmoins, ne les rejoint pas. Après quelques
minutes lui et moi étions pratiquement seuls dans la voiture.
Je me
tournai à moitié sur mon siège, lui donnai ce que j'espérai être
compris comme un regard amical. “Pas très petit-déjeuner?”
“Trop
tendu, comme un ressort” dit-il, souriant en retour. “Si je
mangeais maintenant j'aurais mal à l'estomac.”
Je hochai
la tête. “J'ai malgré moi entendu le garde frontières dire que
vous immigriez. Ça doit être assez drastique. Si vous me permettez
de demander, qu'est-ce qui vous y a poussé ?”
Son sourire
s'évanouit, remplacé par un regard méfiant. “L'épouse a de la
famille à Ann Arbor,” dit-il. “Ils nous recommandent, et j'ai
reçu une offre d'emploi quand nous y avons rendu une visite cet
été. Ça semble être une bonne démarche.”
“Même si
vous devez abandonner les technologies modernes ?”
Le regard
méfiant laissa place à quelque chose qui ressemblait
désagréablement à du mépris. “Les technologies ? Et par
exemple ?”
“Et bien,
les veepads et le métanet, pour commencer.”
À ce stade
c'était définitivement du mépris. “Triste perte... Je ne peux
rien me payer de ces quiches de toutes façons.”
“Et
pourquoi pas ? Vous avez autant de chance que n'importe qui.
Travaillez dur, et —”
Son
expression disait “n'importe quoi” plus clairement que des
paroles, et il se tourna vers la fenêtre sans me regarder.
“Non,”
dis-je. “Sérieusement. Je veux comprendre.”
Il se
retourna pour me faire face. “Ah oui ? Avez-vous entendu mon
épouse commencer à pleurer là à la frontière, une fois qu'elles
ont vérifié nos papiers ?” J'acquiescai, et il reprit. “Vous
savez pourquoi elle a commencé à pleurer ? Parce qu'elle a
travaillé à trois boulots différents, soixante heures ou plus par
semaine, pour garder un toit au-dessus de nos têtes et à manger
sur la table — et avant que vous ne commenciez à penser des trucs
stupides, mister, j'ai eu travaillé bien plus d'heures qu'elle
depuis avant que nous nous marrions. C'est la première fois qu'elle
peut aspirer à quelque chose de mieux que ce genre d'horaires, ou
pire encore, ce genre d'horaires pour le reste de sa vie jusqu'à ce
qu'un de nous tombe trop malade pour travailler et que nous soyons
jetés à la rue ou dans les quartiers.”
“Et vous
pensez vous en sortir tellement mieux ici ?”
Il me
gratifia d'un regard estomaqué, et puis rigola d'un bon coup bref.
“Vous n'étiez jamais venu ici.”
“Non,
jamais.”
“Alors
ouvrez les yeux et jetez un plute de coup d'oeil autour de vous.”
Il se retourna vers la fenêtre, et je me ravisai plutôt que de
continuer la conversation.
Le paysage
se déroulait. Nous étions à nouveau en pays fermier, le même
paysage de macramé brodant petites fermes et villages, avec les
mêmes incongruités insolites d'un endroit à l'autre. Je faisais
plus attention cette fois-ci, du coup je remarquais quelques autres
differences : des routes pavées, des routes gravelées, et des
routes en terre battue; par endroits, des tramways et un service
ferroviaire local, et aucune de ces choses ailleurs; des villes qui
avaient des lampadaires et d'autres pas. En un point à l'ouest de
Canton, comme le train vibrait sur un pont, je regardai en bas et,
honnêtement devant Dieu, il y avait des bateaux canotiers allant
dans les deux sens sur un canal, chacun avec une mule tirant le
harnais de hâlage comme si on était deux cents ans en arrière et
comme si le Canal de l'Erie était encore en état de marche.
Avec mon
veepad rendu inutile, je n'avais rien d'autre à faire que de
regarder se dérouler le paysage. Ceux qui avaient été
petit-déjeuner revenaient peu à peu au compte-goutte, et la
conversation que je venais d'avoir avec l'immigrant se rejouait
encore et encore dans ma tête. Bien sûr j'avais parfaitement
connaissance de ce que les choses étaient bien dures pour les
pauvres chez nous à l'arrière, et que les statistiques qui se
faisaient cracher trimestre après trimestre en montrant une
amélioration prolongée de l'économie étaient uniquement des
manoeuvres de communication — il y avait eu une modeste remontée
après que le Traité de Richmond fut signé et que les dernières
frontières closes entre les républiques Nord-Américaines soient
rouvertes, mais les conséquences de la Seconde Guerre de Récession
et la crise de la dette qui l'a suivie pesaient encore très lourd
sur tout le monde.
Avoir
quelque idée plus ou moins abstraites de la dureté de l'époque
est une chose, certes, mais c'en fut une autre de l'entendre dire de
la voix de quelqu'un qui avait été du côté des perdants de
l'économie toute sa vie durant. Je commençai à chercher mon
veepad pour consulter des stats honnêtes sur le marché de l'emploi
par chez nous — celles-ci n'étaient pas faciles à trouver si
vous ne connaissiez personne de haut placé, ça n'était pas un
problème pour moi — et retins le geste juste avant que ma main
n'atteigne ma poche. Que faisaient les personnes en République de
Lakeland, me demandai-je irritablement, quand elles voulaient
prendre note de quelque chose ou vérifier un fait ?
Je
contemplais par la fenêtre, et au bout d'un moment — le train
avait alors parcouru le plus long du chemin vers Sandusky — je
remarquai une chose qui rendait un peu plus net, et beaucoup plus
énigmatique, la broderie écossaise déjantée formée par les
vieilles technologies du paysage. Le train avait un petit peu
ralenti, et traversa une route faisant l'angle. La route était,
d'un côté pavée, et de l'autre en terre battue; je pouvais voir
des tracteurs à quelque distance plus loin vers notre gauche, où
la route pavée commençait, et des chevaux de trait plus près sur
notre droite. Juste là où le pavage débutait se trouvait un
panneau disant Bienvenue en Comté de Huron.
Cela me fit
repenser à tout le paysage que le train avait parcouru depuis la
frontière, et oui, les cassures entre un groupe de technologies et
un autre arrivaient à un résultat correpondant aux distances entre
les limites de comtés. J'en secouai la tête. La République de
Lakeland n'avait-elle pas d'une certaine manière sectionné les
technologies disponibles par comté, de sorte que certains comtés
obtenaient l'équivalent de l'infrastructure du vingtième siècle
et d'autres restaient coincés à l'équivalent du dix-neuvième
siècle ? Ça sonnait comme un suicide politique, à moins que la
République soit beaucoup plus autocrate que ma lecture des dossiers
de briefing ne le laissait penser. Alors, bien sûr, il y avait le
fait que les fermes et les villes fermières dans les comtés du
dix-neuvième siècle paraissaient tout aussi prospères, ceci étant
dit, que leurs équivalents dans les comtés du vingtième siècle,
et ça n'avait aucun sens. Les fermiers avec plus de technologie
auraient dû surpasser la production des autres, leur couper les
prix sous le pied, et leur avoir fait faire faillite en un rien de
temps.
Le Comté
de Huron défilait devant la fenêtre. Des terres fermières
pointillées de petites villes laissèrent place à une ville de
taille moyenne, que je devinais être le siège du comté, et puis
de nouveau à du terrain fermier et des petites villes. Après un
moment, le conducteur fit un pas par la porte derrière moi et
lança, “Prochain arrêt, Sandusky.” Quelques minutes plus tard,
le train sécarta autour d'une large courbure vers la gauche, et
tomba nez-à-nez avec les rives du lac Erie. Dans le lointain, à un
angle serré devant nous, on voyait les édifices de Sandusky
s'élever au-dessus de la ligne plate du paysage, mais ce ne fut pas
ce qui attira ma vue, et la retint.
À
peut-être un quart de noeud de la côte se trouvait une grosse
goélette à trois mâts, aux voiles blanches bombant le torse pour
précéder le vent. Ça n'était le yacht de luxe de personne, ça
c'était sûr; de poupe en proue, chaque pouce en dénotait un
bateau pour le travail. Par la direction qu'elle prenait, je
déduisis qu'elle avait quitté le port de Sandusky peu avant, se
dirigeait vers l'est pour les écluses autour des Chutes du Niagara,
ou bien ça pouvait être pour Erie ou Buffalo — depuis le Treaté
de Richmond, comme je le savais, nous avions pratiqué l'import des
produits agricoles de la République de Lakeland, bien que je ne me
sois jamais donné le mal de découvrir comment ils arrivaient
jusqu'à nous. J'étais assis là en regardant le vaisseau dans sa
course, me demandant pourquoi eux n'avaient pas fait le plus
évident, à savoir de plutôt confier leurs envois à des
convoyeurs modernes. Quelles drôles d'étrangetés avaient eu lieu
ici durant les années où la République de Lakeland était isolée
derrière des frontières fermées ?
[Texte original : John Michael Greer. Traduit de l'anglais par votre serviteur]
No comments:
Post a Comment