Ceci
est la traduction en français du premier article d'une longue série,
postés par John Michael Greer, auteur du blog "The Archdruid's
Report". Voici un lien vers l'article original :
http://thearchdruidreport.blogspot.fr/2015/08/retrotopia-dawn-train-from-pittsburgh.html
Ce qui suit en est ma traduction vers le français.
Titre
original : "Retrotopia: Dawn Train from Pittsburgh"
Retrotopia:
Premier train en provenance de Pittsburgh
Voici le premier
d'une série d'articles utilisant les outils de la narration pour
explorer une forme alternative du futur. Un conseil aux lecteurs qui
auraient rejoint The
Archdruid's Report
depuis peu: ne vous attendez pas à voir vos questions éclaircies
tout de suite.
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J'arrivai tôt en
gare de Pittsburgh. C'était un souvenir délabré de ce qui avait dû
être auparavant une de ces grandes gares anciennes qu'on voit sur
les vids d'Histoire, rien d'autre qu'une morne petite salle d'attente
en bas et un escalier montant aux côtés d'un escalator mort depuis
longtemps, jusqu'aux quais tout en haut. La salle d'attente avait de
la peinture fraîche sur les murs et les machines de vente étaient
du genre qu'on voit partout. A part ça, l'endroit tout entier
donnait l'impression d'avoir été cadenassé pour la fin du dernier
trajet de la dernière ligne Amtrak, et d'avoir pris la poussière
jusqu'à ce que se rouvre la frontière.
Les sièges étaient
en fibre de verre, et devaient avoir aux alentours de trois quarts de
siècle. J'en trouvai un qui n'avait pas l'air de trop vouloir se
casser quand je m'assis dessus, me calai et sortit mon veepad pour
vérifier une énième fois l'horaire. Le train que je prendrais
était indiqué à l'heure, arrivée à 5h10 AM en gare de
Pittsburgh, départ à 5h35 AM, arrivée prévue à Toledo Central
Station 11h12 AM. Je
tapotai à nouveau le veepad, regardai les infos. L'élection
était encore sur tous les titres — le discours de renoncement du
Président Barfield, une ruée de billets d'opinion de la part de
divers intellos affiliés aux perdants expliquant combien Ellen
Montrose allait nuire au pays. Je
grognai, et pageai un coup. D'autres
sujets jouaient des coudes: des points sur les guerres en Californie
et aux Balkans, de mauvaises nouvelles de l'épidémie de fièvre
hémorragique en Amerique Latine, et d'autres encore pires sur
l'Antarctique, où encore une autre banquise venait de se débiner et
dérivait plein nord vers les couloirs maritimes.
Pendant que les
actualités défilaient, d'autres poignées de passagers s'enfilèrent
en salle d'attente. Je pouvais juste les apercevoir au-delà du champ
d'image que le veepad projetait dans mon cortex visuel. Deux hommes
et une femme dans des costumes d'affaires en bioplastique ordinaire
vinrent s'asseoir ensemble, parlant avec animation de quelque
investisssement. Un vieux couple dont la tenue leur conférait un air
tout droit sortis d'une vid d'Histoire entrèrent et s'assirent
discrètement près de l'escalier. Un peu plus tard, une famille de
quatre en habits qui semblaient encore plus désuets—Maman avait un
bonnet sur la tête, et je vous jure que je ne l'invente
pas—arrivèrent avec des bagages confectionnés de tapisserie
victorienne, et se posèrent pas loin de moi. ça ne m'enchantait pas
trop, les enfants étant ce qu'ils sont de nos jours, mais ces
deux-là s'asseyèrent et, après un peu de remous, sortirent chacun
un livre et commencèrent à lire tranquillement. Je me demandai si
on ne les avait pas drogués.
Un peu après, une
autre famille de quatre arrivèrent, portant le genre d'habits bas de
gamme qui pourraient aussi bien être couverts des lettres “pauvres
des villes”, et hâlant de gros sacs plastiques qui laissaient
penser que tout ce qu'eux possédaient était bourré dedans. Ils
avaient l'air tendus, effrayés, excités. Ils
s'assirent dans un coin à l'écart, les parents se parlant à voix
basse, les enfants regardant tout avec de grands yeux et ne disant
rien. Je m'interrogeai sur eux, haussai mentalement les épaules, et
retournai aux nouvelles.
J'avais épuisé les
actus et entamai les textmails du jour, quand le haut-parleur mural
racla sa gorge électronique avec un sifflement électronique pour
dire, “Train Vingt-Et-Un, service pour Toledo via Steubenville,
Canton et Sandusky, va arriver Quai Un. Préparez s'il-vous-plaît
vos tickets et passeports. Train
Vingt-Et-Un pour Toledo, Quai Un.”
Je
tapotai le veepad pour le mettre en veille, le fourrai dans ma poche,
me levai de mon siège en même temps que les autres, et grimpai les
escaliers jusqu'au quai. Le ciel passait juste au gris avec le
premier soupçon de l'aube, et l'air était froid; le sifflet du
train sonnait long et seul dans la distance. Je
me tournai pour regarder. Je
n'avais jamais été dans un train avant, et beaucoup de ce que j'en
savais venait de vids d'Histoire et de mes recherches pour ce voyage.
D'après ce que j'avais entendu sur ma destination, je me demandai
si la locomotive ne serait pas une antique pétaudière avec une
grosse cheminée injectant de la fumée de charbon dans l'atmosphère.
Cependant, la vision
qui se présenta au détour du virage ne s'apparentait pas trop à ma
rêverie du moment. C'était le genre de locomotive qu'on aurait
trouvée sur n'importe quelle voie ferrée américaine vers 1950, une
grosse machine électrique moteur diesel au nez cassé et un seul
gros phare illuminant la voie. Elle siffla à nouveau, et alors le
rugissement des moteurs s'éleva par-dessus pour noyer tout le reste.
La locomotive se rua le long du quai, la seule chose qui me surprit
fut l'odeur de frites qui s'engouffra à sa suite. Derrière elle
suivit une longue chaîne de wagons de fret, et derrière, une
voiture à bagage et trois wagons passagers.
Le train ralentit
jusqu'au pas, et puis s'arrêta lorsque les wagons passagers
arrivèrent au quai. Un conducteur en uniforme bleu et casquette se
laissa glisser du dernier wagon. “Tickets et passeports,
s'il-vous-plaît,” dit-il, et je sortis mon veepad, le réveillai,
activai l'écran plat et récupérai les deux documents dessus.
“Passeport
physique, s'il-vous-plaît,” le conducteur dit lorsqu'il s'adressa
à moi.
“Désolé.” Je
farfouillai dans ma poche, et le lui passai. Il le vérifia, sourit
et dit “Merci, Mr. Carr. Vous devez probablement déjà le savoir,
mais vous aurez besoin d'un ticket papier pour le retour.”
“Je l'ai, merci.”
“Super.” Il
avança jusqu'à la famille avec les bagages en sac plastique. La
mère dit quelque chose à voix basse, lui passa des tickets et
quelque chose qui n'avait pas l'air d'un passeport. “C'est bon”,
dit le conducteur. “Vous devrez sortir vos papiers d'immigration
quand nous arriverons à la frontière.”
La femme murmura
quelque chose d'autre, et le conducteur alla vers le couple âgé, me
laissant me demander ce que je venais d'entrevoir. De
l'immigration? Cela
impliquait, d'abord, que ces gens-là voulaient véritablement vivre
dans la République de Lakeland, et ensuite, qu'ils y étaient
autorisés. Rien
de tout ça ne me paraissait possible. Je
pris note sur mon veepad de poser des questions sur l'immigration une
fois arrivé à Toledo, et de comparer ce qu'eux me diraient avec ce
que je pourrais bien trouver une fois revenu à Philadelphie.
Le conducteur finit
de prendre les tickets en vérifiant les passeports, et lança
l'appel, “Tous à bord !”
J'allai avec les
autres au premier des trois wagons passagers, grimpai l'escalier et
tournai à gauche. L'intérieur était à peu près ce à quoi je
m'attendais, rangée par rangée de sièges doubles vers l'avant,
mais tout se montrait propre et reluisant et les jambes avaient
beaucoup plus de place que j'en avais l'habitude. Je longeai l'allée
à moitié, balançai ma valise sur le rangement supérieur et
m'installai dans le siège côté fenêtre. Nous restions depuis un
moment, quand le wagon se mit en branle pour rouler.
Nous parcourûmes
l'extrémité ouest de Pittsburgh en premier, le long des sombres
gratte-ciels vides du Golden Triangle, en franchissant ensuite la
rivière vers les banlieues ouest. C'étaient des bidonvilles
construits à partir des débris de vieux lotissements et de
galleries marchandes, le genre de choses qu'on trouve autour de la
plupart des villes ces temps-ci, quand on ne trouve pas pire encore,
mêlés à de vieux lotissements délabrés qui n'avaient
certainement pas vu un seau de peinture ou une nouvelle toiture
depuis que les Etats-Unis s'étaient défaits. Enfin les banlieues
disparurent, et c'est là où ça empirait.
Le pays à l'ouest
de Pittsburgh fut durement touché pendant la Seconde Guerre de
Sécession, je le savais, et plus durement encore quand la frontière
fut fermée suite à la Partition. Je m'étais demandé, en
organisant le voyage, de combien il s'était réparé dans les trois
années depuis le Traité de Richmond. En regardant par la fenêtre
alors que le ciel devenait gris derrière nous, j'ai eu ma réponse :
pas de beaucoup. Il y avait des fermes industrielles qui donnaient
signe de vie, mais les petites villes à travers lesquelles roulait
le train étaient des coquilles vidées par les bombes, et il y avait
des étendues dérangeantes sur lesquelles chaque maison, chaque
grange que je voyais était un affaissement de ruines et de jeunes
arbres poussaient dans ce qui avait dû être champs et prés
quelques décennies plus tôt. Au bout d'un moment ce fut trop
déprimant de continuer à regarder par la fenêtre, et je sortis de
nouveau mon veepad, en passant un moment bien long à répondre à
des textmails et à consigner quelques questions que je voudrais
poser une fois à Toledo.
J'avais été
rattrapé par le courrier quand la porte au fond du wagon s'ouvrit en
glissant. “Ladies and gentlemen,” dit le conducteur, “nous
allons arriver à la frontière dans près de cinq minutes. Vous
aurez besoin de garder vos passeports à disposition, et les
immigrants devraient aussi avoir leurs papiers sortis. Merci
beaucoup.”
Nous continuâmes à
rouler, à travers un bosquet dense, et puis au milieu de terrain nu.
Au-devant, une paire de routes coupaient droit nord et sud à travers
le pays. Jusqu'à il y a trois ans, il y avait eu une haute barrière
de barbelés entre elles, des soldats patrouillant de notre côté,
l'autre côté restant un mystère presque entier. La barrière était
maintenant enlevée, et il y avait deux bâtiments pour les gardes
frontaliers, un de chaque côté de la ligne. Celui côté Est était
un objet de béton et d'acier modernes qui faisait penser qu'un
gratte-ciel s'était arrêté là, s'était accroupi, et avait pondu
un oeuf. Comme nous nous en rapprochions, je pus voir les gardes
frontaliers en tenue kaki digitale, casque, et gilets anti-obus,
montant la garde avec des fusils d'assaut.
Là nous passâmes
en territoire de la République de Lakeland, et je pus mieux voir le
bâtiment de l'autre côté. C'était une construction de brique
agréable à l'oeil, qui aurait pu être une bibliothèque publique à
l'époque Carnegie, ou la vieille mairie d'une municipalité de
taille moyenne, et les gens qui sortaient des grandes entrées en
ogives, pour intercepter le train alors que celui-ci ralentissait
jusqu'à l'arrêt, n'avaient pas l'air de soldats du tout.
La porte s'ouvrit
encore, et je me retournai. Une des gardes frontaliers, une femme
d'âge mûr à la peau couleur café, entra dans le wagon. Elle
portait une blouse d'uniforme blanche et des pantalons bleus, et la
seule puissance de feu qu'elle portait sur elle était un revolver
rangé commodément dans un étui sur sa hanche. Elle était munie
d'un bloc-notes, et remonta l'allée, vérifiant les passeports de
chacun sur une liste.
Je lui tendis le
mien quand elle m'eût atteint. “Mr. Carr,” dit-elle avec un
grand sourire. “Nous étions au courant que vous traverseriez ce
matin. Bienvenue en République de Lakeland.”
“Merci,”
dis-je. Elle
me rendit le passeport, et continua avec la famille aux bagages en
sac plastique. Ils lui tendirent une liasse de papiers, elle les
parcourut rapidement, signa quelque chose à mi-parcours, puis la
leur rendirent. “Okay, vous êtes bien”, dit-elle. “Bienvenue
en République de Lakeland.”
“Nous sommes
entrés ?” demanda la mère de famille, comme si elle n'y croyait
pas.
“Vous êtes
entrés”, lui dit la garde frontières. “Aussi légalement qu'on
le puisse.”
“Oh
mon Dieu. Merci.” Elle
fondit en larmes, et son époux la prit dans ses bras en lui tapotant
le dos. La garde frontières lui offrit un sourire et vint voir la
famille en habits désuets.
J'y repensai alors
que la garde finit de vérifier les passeports et quitta le wagon.
Dehors, deux gardes de plus avec un chien finirent de longer le
train, et levèrent le pouce pour le conducteur. En
une minute, le train recommença à rouler. "C'est
tout ?" me demandais-je. Pas de détecteurs de métaux, pas de
rayons X, rien ? Ou bien ils étaient très naïfs, ou bien alors
très confiants.
Nous passâmes la
zone frontalière et un écran d'arbres au-delà, et soudain le train
roulait parmi un paysage qui n'aurait pu s'éloigner davantage de
celui de l'autre côté de la ligne. C'était plein de fermes, mais
ce n'étaient pas les grosses surfaces industrielles auxquelles
j'étais habitué. Je comptais les maisons et les granges où nous
passions, et estimai à vue de nez que les fermes étaient de
quarante à quatre vingts hectares chacune; toutes étaient en
multicultures, et pas en monocultures efficientes. La moisson était
en grande partie récoltée, mais j'avais grandi en terre paysanne et
savait de quoi avait l'air un champ après avoir été monté en
maïs, en blé, en chous, en navets, en chanvre industriel, ou tout
ce que vous voulez. Chaque ferme semblait avoir tout cela et
davantage, sans mentionner le bétail dans les prés, les cochons
dans un enclos, un jardin et un verger. Je secouai la tête,
abassourdi. C'était désespérément inefficace comme mode de
gestion agroalimentaire, je savais ça depuis mon passage en école
de commerce, et pourtant les dossiers de briefing que j'avais lu en
me préparant à ce voyage disaient que la République de Lakeland
exportait beaucoup de produits agricoles et n'en importait quasiment
aucun. Je me demandais si, une fois plus à l'intérieur, le train
passerait devant de vraies fermes.
Nous dépassions
davantage de petites fermes mixtes, et quelques poignées de petites
villes qui étaient aussi loin d'être des coquilles, vidées par les
bombes, qu'on pouvait l'imaginer. Il y avait des maisons avec les
lumières allumées et des commerces qui se préparaient très
visiblement à l'ouverture du matin. Toutes ces villes avaient des
petites gares en briques, bien que nous ne nous y arrêtâmes pas —
je me demandai s'ils avaient des transports urbains ou autre chose.
En regardant passer les fermes et les villes, je pensais au contraste
avec le paysage de l'autre côté de la frontière, en grimaçant, et
je m'arrêtai en me remémorant que les fermes et les villes devaient
être subventionnées. Des petites villes n'étaient pas plus
économiquement viables que des petites fermes, après tout. Est-ce
que tout ça était une sorte de montage d'un Village Potemkine, dans
le seul but d'impressionner les visiteurs ?
La porte au fond du
wagon coulissa, et le conducteur vint. “Prochain arrêt,
Steubenville,” dit-il. “Braves gens, nous avons un tas de gens
qui montent à Steubenville, alors s'il-vous-plaît ne prenez pas
plus de sièges que ce dont vous avez besoin.”
Steubenville avait
appartenu à l'Etat de l'Ohio avant la Partition, je m'en souvenais.
Le nom de la ville a remué un autre souvenir, ceci dit. Je ne
pouvais pas vraiment le faire remonter, et je décidais de le
rechercher. Je sortis mon veepad, le tapotai, et obtins un champ
d'image noir avec les mots : pas
de signal.
Je le tapotai à nouveau, obtins la même chose, ouvrit la
configuration de connectivité et découvris que le truc ne
plaisantait pas. Il n'y avait aucun signal métanet nulle part à
portée de main. Je le fixai des yeux, en me demandant comment
j'allais consulter les infos ou me tenir à jour de mes textmails, et
là je me posai la question : par quel plut vais-je m'acheter des
trucs, ou payer la note de l'hôtel ?
Le champ visuel noir
n'avait aucune réponse. Je résolus qu'il faudrait régler ça quand
j'arriverais à Toledo; j'avais été invité, après tout. Peut-être
avaient-ils de la connectivité dans les grandes villes, ou quelque
chose. L'histoire disait qu'il n'y avait de métanet nulle part en
République de Lakeland, mais j'avais des doutes à ce sujet —
comment pouvez-vous gérer quoi que ce soit du côté de ce tas de
huttes en terre sans connexion réseau ? Pas de doute, décrétai-je,
ils devaient disposer d'un genre de réseau sécurisé ou autre
chose. Nous avions parlé de faire quelque chose dans le même genre
là-bas à Philadelphie plus d'une fois, juste à usage
gouvernemental, pour que le prochain round de netwars ne vandalise
pas notre infrastructure de la même façon que celle de l'ancienne
union fut vandalisée par les Chinois en ‘21.
Quand même, le
champ noir et ces deux mots me bouleversèrent plus que je ne voulais
l'admettre. Il y avait eu plus d'années que je ne voulais y penser
depuis que j'avais été à plus d'un clic du métanet, et en être
coupé me faisait me sentir à la dérive.
Le soleil chassa des
nuages bas derrière nous, et le train roulait dans ce que je
devinais être East Steubenville. Je m'étais attendu aux genres de
banlieues que j'avais vues à la sortie de Pittsburgh, de sinistres
habitats délabrés constellés de bidonvilles pour les pauvres. Ce
que je vis à la place me laissa sans voix. Le train croisait des
rues bordées d'arbres pleines de maisons qui avaient de la peinture
fraîche aux murs et de l'ardoise sur les toits, des petits quartiers
d'affaires locaux avec des magasins et des restaurants en activité,
et une école qui ne ressemblait pas à une maison d'arrêt. La seule
chose qui m'intrigua fut de ne pas voir de voitures, juste des voies
le long de certaines rues et une fois, assez improbable, un tramway à
l'ancienne qui talonna le train un moment et ensuite bifurqua. La
plupart des maisons semblaient avoir des jardins à l'arrière, et le
train dépassa un grand terrain vide qui était divisé en petits
espaces jardinés et avait des panneaux tout autour disant “jardin
ouvrier”. Je me demandais si ça dénotait une rareté de
nourriture par ici.
Une vibration et un
à-coup, et le train franchissait la Ohio River sur un grand et neuf
pont ferroviaire. Devant se trouvait Steubenville même. C'est là
que me revint ce qui essayait de se rappeler à moi auparavant : il y
eut une bataille à Steubenville, une grosse, vers la fin de la
Seconde Guerre de Sécession. Je me rappelais des détails de gros
titres que j'avais vus étant enfant, et une vid d'Histoire que
j'avais regardée il y a quelques années; une armée Fédérale
tenait les passages sur l'Ohio contre les forces de l'Alliance durant
près de deux mois avant qu'Anderson frappe droit à travers le front
de Virginie de l'Ouest et rendit tout ça inutile. Je me souvins de
photos de ce dont Steubenville avait l'air après les combats : un
paysage noirci de ruines où tout mur assez haut pour cacher un
soldat derrière s'était fait toucher par un obus qui lui était
dédié.
ça ne fut pas ce
que je vis s'étalant plus avant quand le train franchit l'Ohio,
cependant. La Steubenville que je vis était une ville agréable à
l'œil avec un centre-ville plein de bâtiments à trois ou quatre
étages, entouré de quartiers résidentiels, quelques maisons
alignées et d'autres en ordre dispersé. Il y avait des tramways du
côté ouest de la rivière, aussi—j'en repérai deux comme nous
nous approchâmes de la rive — et en plus quelques voitures, bien
que celles-ci soient peu nombreuses. Les arbres qui garnissaient les
rues étaient assez jeunes pour pouvoir deviner qu'ils avaient été
plantés après l'arrêt des combats. A part ça, Steubenville
donnait l'impression d'une agglomération confortable, et bien
établie.
Je contemplai par la
fenêtre quand le train roula non plus sur le pont, mais dans
Steubenville, en essayant de donner un sens à ce que je voyais. Du
côté arrière de la frontière, et partout ailleurs où j'avais été
dans ce qui était autrefois les Etats-Unis, vous voyiez encore de la
dévastation des années de guerre sur tout le terrain. Entre la
crise de la dette et l'état de l'économie mondiale, l'argent dont
on aurait pu avoir besoin pour reconstruire ou même démolir les
ruines était juste trop dur à trouver. Les choses auraient dû être
pires ici, car la République de Lakeland s'était vue fermer l'accès
aux marchés de crédit mondiaux pendant trente ans après la
liquidation de ‘32—mais de pire, elles ne l'étaient pas. Elles
paraissaient considérablement mieux. J'attrapai mon veepad, me
souvins que je n'obtenais pas de signal, et fronçai les sourcils.
S'ils ne pouvaient même pas se payer l'infrastructure pour le
métanet, par quel plut pouvaient-ils se permettre de reconstruire
leur habitat ?
Les bâtiments de
brique chaleureux du centre de Steubenville ne m'offrirent aucune
réponse. Je me rasseyai, les sourcils froncés, comme le train
s'ébranlait contre un aiguillage et entra en gare de Steubenville.
“Steubenville,” appela le conducteur depuis la porte derrière
moi, et le train commença à ralentir.
[Texte original : John Michael Greer. Traduit de l'anglais par votre serviteur]
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